Running Man

Un film d’Edgar Wright

En 1982 Stephen King publiait le roman dystopique Running Man sous le pseudonyme de Richard Bachman. Cinq années plus tard Paul Michael Glaser (oui, le célèbre comédien ayant incarné le Starsky de la série policière Starsky et Hutch) en faisait une adaptation survitaminée et aujourd’hui sacrément rétro pour le grand écran.

Avec une star des films d’action de l’époque comme interprète principal, Arnold Schwarzenegger, le film allait s’éloigner de l’histoire originale. Celle-ci était en effet bien différente de celle du blockbuster d’action, ce dernier se terminant sur une note positive, loin de la vision de fin du monde décrite par le romancier. Le roman de King était beaucoup plus noir, sa violence omniprésente et son atmosphère ne laissait aucune place à l’espoir. Le sujet avait d’ailleurs déjà été porté à l’écran en 1983 en France avec Le Prix du Danger, film d’Yves Boisset dans lequel Gérard Lanvin interprétait un jeune chômeur cherchant à s’extraire de sa condition en participant à un jeu télévisé. Le film était lui inspiré de la nouvelle du même nom de Robert Sheckley, grand nom de la littérature d’anticipation américaine. Deux auteurs avec la même intention, celle de dépeindre la déshumanisation de la société, de faire la critique du voyeurisme et du sensationnalisme des médias modernes, afin de maintenir les masses laborieuses à leur place en les abrutissant.

Le Running Man imaginé par le réalisateur anglais Edgar Wright s’inspire plus de la vision de Stephen King. Le film est plus noir, plus cynique, tout en restant une superproduction d’action. La société qui y est décrite nous montre un monde scindé en deux parties, d’un côté les « nantis », de l’autre le « bas peuple », qui se bat pour survivre dans une société en pleine crise. Dans celle-ci les barres d’habitation surpeuplées le disputent aux taudis en tout genre, chacun se débrouille comme il peut pour gagner péniblement sa croûte.

Ben Richards est un contre-maître au chômage. Licencié pour avoir porté la parole de membres de son équipe face à une catastrophe sanitaire (en dénonçant son employeur devant les syndicats des potentiels risques d’irradiations pouvant les frapper), il doit se résoudre à tenter d’être sélectionné pour participer des jeux de télé-réalités tous plus débiles et cruels les uns que les autres. Avec l’espoir de gagner suffisamment d’argent pour payer les soins de sa petite fille gravement malade… Là Edgar Wright en profite pour faire un petit clin d’œil à l’évolution récente de la TV, même si dans son film la caricature est poussée à l’extrême.

En réussissant haut la main les épreuves de sélection Ben va attirer le regard de Dan Killian, le producteur vedette de l’émission Running Man du consortium Network. Celui-ci le convaincra de tenter sa chance au Running Man et de peut-être remporté le Prix d’un milliard de dollars, plutôt que de jouer à des jeux beaucoup moins dotés. Car les masses laborieuses sont maintenues à leur place à coup de jeux télévisés outranciers faisant appel aux instincts les plus bas de l’humanité. Au sommet de ces jeux, le Running Man est la Rolls du divertissement. Le principe est simple, un candidat doit échapper pendant trente jours à un groupe de 6 chasseurs chargés de le tuer. Le candidat reçoit 1000 dollars et il dispose d’une avance de 12 heures avant le début de la chasse. Les citoyens peuvent participer à la traque, diffusée partout sur écrans géants et TV à l’aide de drones suivant l’équipe de chasseurs.

Dans la peau de Ben Richards, le comédien Glen Powell (la série Scream Queens, Top Gun : Maverick) s’en donne à cœur joie dans un rôle très physique et sans retenue. Son personnage est un homme poussé par le désespoir, dont les actions sont imprévisibles. Au fil de l’émission, le producteur Dan Killian (excellent Josh Brolin, sourire carnassier et art de la manipulation à son maximum) se félicite de l’avoir sélectionné tant il fait preuve de qualités très cinégéniques. Ben Richards va franchir avec brio les étapes jour après jour, se rapprochant d’une potentielle victoire jamais atteinte auparavant.

Edgar Wright a fait de son film un divertissement qui remplit totalement sa mission. Il n’en a pas oublié pour autant de parsemer son histoire de petites touches montrant ce qu’il pense des médias actuels, de l’abrutissement des masses et du pouvoirs des puissants qui contrôlent les médias. Il évoque aussi les dangers de l’Intelligence Artificielle, qui peut aujourd’hui créer une fausse réalité de la plus convaincante des manières. Son film se termine par une conclusion qui n’est ni celle du roman original ni celle du film de 1987. Assez originale, elle ouvre l’histoire à un possible retournement de situation…

Jérôme Magne

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Predator : Badlands

Un film de Dan Trachtenberg

Il y a une petite dizaine d’années, Dan Trachtenberg se faisait connaître en réalisant le très réussi 10 Cloverfield Lane, second opus de la saga Cloverfield. Avec ce thriller de science-fiction post-apocalyptique, le réalisateur se faisait vite connaître en tant que cinéaste à même de s’intégrer à un univers pré existant.

Tout en suspense, ce premier film avait été acclamé par le public à sa sortie. Quelques années plus tard Dan Trachtenberg décidait de s’associer à une autre saga, autrement plus célèbre. Celle initiée en 1987 avec le génial Predator de John McTiernan. En 2022 Dan Trachtenberg mettait en scène Prey, qui racontait la première venue d’un Predator sur Terre au début du XVIII ème siècle. L’histoire prenait le temps de développer ses personnages, au cœur des scènes d’action de rigueur. Le film devait à l’origine avoir une suite, mais finalement les producteurs ont préféré imaginé un tout autre film, celui-ci, auquel Dan Trachtenberg a été associé dès le début.

Predator : Badlands s’ouvre sur une planète lointaine. Un jeune Predator, Dek, se bat contre son frère aîné, car il doit encore faire ses preuves pour intégrer son clan. Leur père le juge trop faible. Finalement envoyé sur la planète Genna, Dek va devoir faire face à des créatures toutes plus extravagantes, mortelles et immenses les unes que les autres. Pour prouver sa valeur, Dek a choisi d’affronter le monstre le plus effrayant de l’univers, le Kalisk, réputé impossible à abattre. Il doit ramener sa dépouille chez lui pour pouvoir faire partie du clan familial.

Predator : Badlands montre une évolution du mythe de la créature. Toujours aussi implacable, le Predator est évidemment placé dans des situations extrêmes. Mais il est ici accompagné de compagnons de route improbables, Thia, une humanoïde bloquée sur place et Bud, une petite créature aussi attendrissante que dangereuse. Cette association, pour incongrue qu’elle soit au départ, nature du Predator oblige, fonctionne plutôt bien et donne au film une dimension nouvelle. Le fait que Thia soit un être synthétique à intelligence artificielle permet au réalisateur d’imaginer des échanges décalés avec le Predator, les raisonnements innés de ce dernier, basés sur la survie en milieu hostile se heurtant parfois à la froide logique de l’humanoïde. Jusqu’ici les spectateurs n’avaient pas été habitués à assister à de telles scènes, encore moins à imaginer une alliance aussi imprévisible.

L’humour distillé ici ou là ne dénature pas le contexte général du film. Il s’agit bien d’un film de science-fiction basé sur l’action et les effets spéciaux, mais Predator : Badlands inaugure ici une nouvelle approche. Dans le rôle de Thia, Elle Fanning (27 ans et déjà 40 longs-métrages, parmi lesquels Déjà vu de Tony Scott, Somewhere, Les Proies, de Sofia Coppola, Super 8 de J.J. Abrams, The Neon Demon de Nicolas Winding Refn, Un jour de pluie à New York de Woody Allen) compose un être complexe, un androïde doté d’une conscience, ce qui permet au long-métrage d’emprunter un terrain plus vaste.

L’amateur de genre pourra s’amuser de voir qu’une autre franchise apparaît dans le film, sous la forme de la toute puissante Weyland-Yutani Corporation. Associée à l’univers des films Alien, la Weyland-Yutani Corporation était la multinationale idéale à même de faire le lien avec la saga Alien, dans la mesure où elle a toujours été dépeinte comme une entreprise uniquement motivée par le profit et ne reculant devant aucun sacrifice pour y parvenir. La Compagnie s’invite ici dans l’histoire car elle a découvert que la planète Genna regorge de créatures pouvant servir à la recherche, voire être utilisées à des fins militaires.

Huitième film de la franchise (si l’on inclut les films hybrides Alien vs Predator et sa suite Alien vs Predator : Requiem), Predator : Badlands propose une relecture intéressante d’une des plus célèbres créatures du bestiaire du Fantastique. Bien qu’affublé de compagnons de route inhabituels, Le Predator ne voit pas sa nature dénaturée ni profondément changée. Le personnage conserve ses caractéristiques principales. Il est belliqueux et brutal. La dernière scène nous laisse imaginer qu’une suite est possible…

Jérôme Magne

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Marche ou crève

Un film de Francis Lawrence

Les fans du King (non, pas Elvis, l’autre, le Maître de l’Horreur, Stephen King) l’attendaient depuis longtemps, très longtemps. Le roman, dont le titre original est The Long Walk, avait été publié en 1979, mais le célèbre écrivain l’avait écrit bien avant, entre 1966 et 1967, alors que l’Amérique était enlisée en pleine guerre du Vietnam.

À l’origine l’histoire était la suivante : 100 jeunes volontaires de moins de 18 ans s’engageaient dans la Longue Marche, cette épreuve sans fin définie à l’avance et qui ne s’arrête que lorsqu’il ne reste plus qu’un seul candidat debout. Le principe était très simple : 100 marcheurs traversent le pays à pied sans jamais s’arrêter, à une cadence imposée de 6,4 km/heure. Marcher en deçà de cette vitesse plus de trente secondes est sanctionné par un avertissement, au bout de trois les militaires qui escortent le groupe tout le long de l’épreuve exécutent le malheureux. Chaque avertissement disparaît au bout d’une heure. Le but est de tenir le plus longtemps possible et d’être le dernier à marcher. À la clef, le Prix, qui récompense le gagnant en lui offrant tout ce qu’il désire pour le reste de ses jours.

Les puristes diront que Francis Lawrence ne respecte pas tout à la lettre. Certes, ici les candidats sont réduits à 50, comme les 50 États composant l’Amérique, la vitesse est de 3 miles/heure, soit 4,8 km/heure, et le Prix est composé d’une grosse somme d’argent ET d’un vœu. Mais là n’est pas le plus important. Le contexte de l’œuvre originale a bien été respecté, tant social, économique que politique, et les rapports humains qui régissent le groupe sont au cœur de ce terrifiant récit.

La participation à la Longue Marche est bien volontaire, elle se fait par tirage au sort. Mais la propagande de l’État totalitaire qu’est devenue l’Amérique est telle que chaque jeune homme est plus qu’incité à participer. L’Amérique est en plein déclin, la crise économique a frappé tout le pays, la misère est partout. Pour redonner de l’espoir à la population, la pousser à se dépasser, la Longue Marche a été créée. À sa tête, le Commandant, qui harangue les concurrents en leur faisant miroiter le rôle qu’ils ont à jouer dans la renaissance de l’Amérique.

Dans le rôle du Commandant, les cinéphiles auront la surprise de voir un ancien Jedi prendre la tête du convoi en la personne de Mark Hamill. Dès les premières scènes le Commandant se lance dans un discours hallucinant, digne des plus célèbres propagandes d’États totalitaires. Il y est question de la grandeur passée de l’Amérique, de l’augmentation de la productivité, en berne, et enfin de remettre l’Amérique à sa place de leader apparemment perdue depuis longtemps. La manière dont le Commandant s’adresse à ses marcheurs fait froid dans le dos. Appuyant ses propos, les kilomètres que les marcheurs avalent se font en traversant des territoires fantômes, paysages désolés à perte de vue, avec cadavres de bétail ou vieilles carcasses de voitures sur le bas-côté. L’Amérique a sombré…

Ray Garraty est le personnage principal et Peter McVries le second. Mais les deux font partie d’un tout, ce qui rend l’histoire passionnante. Marchant côte à côte, les gamins se découvrent, partagent leurs sentiments sur un ton léger, au début. Puis vient la première exécution, le film est alors vraiment lancé. Le réalisateur Francis Lawrence a cherché à donner la même profondeur, la même consistance à ses personnages que l’a fait Stephen King dans son livre. Bien sûr, avec une durée d’un peu plus d’une heure 45 il a dû faire des compromis, mais il a su retranscrire l’atmosphère du bouquin (de plus en plus étouffante à mesure que la liste des laissés-sur-la-route s’alourdit), et à donner à Garraty la force qui y était la sienne.

Dans le rôle de Garraty, le comédien Cooper Alexander Hoffman (vu récemment dans Old Guy de Simon West) délivre une partition sans fautes. Fils du regretté Philip Seymour Hoffman, il incarne un jeune homme d’une extrême générosité, mais animé d’une volonté farouche de gagner du fait de son passé. Face à lui, David Jonsson (Alien : Romulus) incarne son acolyte Peter McVries. Jeune homme exubérant et sûr de lui au départ, il va progressivement se confier à Garraty et raconter sa douloureuse histoire.

Plus connu pour avoir réalisé quatre opus de la série Hunter Games (et aussi l’intéressant Constantine avec Keanu Reeves), Francis Lawrence donne ici sa vision du cauchemar imaginé il y a longtemps par Stephen King. Il y est parvenu, et les fans du roman devraient lui pardonner les quelques trahisons nécessaires. La fin pourra surprendre, mais elle conserve l’esprit de l’histoire racontée par Stephen King.

Jérôme Magne

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Regarde

Un film d’Emmanuel Poulain-Arnaud

Pour son troisième long-métrage (après Les Cobayes en 2020, puis Le Test en 2021), Emmanuel Poulain-Arnaud a convoqué une belle brochette de comédiens. Audrey Fleurot, Dany Boon, Nicolas Marié ou encore Camille Solal, sans oublier Ewan Bourdelles, le véritable héros du film.

Regarde est une relecture du film mexicain Ya veremos, réalisé par Pedro Pablo Ibarra en 2018, dans laquelle un couple divorcé devait se retrouver afin d’organiser l’opération de leur fils, faute de quoi il perdrait la vue. Regarde débute comme une comédie française légère-type : le couple divorcé, Christ et Antoine (Audrey Fleurot et Dany Boon) n’entretient pas les meilleurs rapports du monde, la moindre étincelle fait mouche, chaque remarque est prétexte à engueulade. Au milieu se trouve Milo, leur fils de 16 ans, qui, aimé profondément par ses parents, a pris l’habitude de ces chamailleries et ne s’en formalise pas.

Seulement voilà, alors que Milo s‘apprêtait à partir faire du surf avec ses potes au bord de la mer, il se rend compte que sa vue s’est dégradée à un point qu’il ne peut plus ignorer. Face à ce drame, la famille va devoir s’unir afin de tenter de trouver une solution. Emmanuel Poulain-Arnaud a souhaité filmer son long-métrage comme un voyage initiatique au cœur des Landes, à Hossegor. Christ et Antoine décident d’accompagner leur fils chez son grand-père, Papichou (excellent Nicolas Marié, spécialiste des seconds rôles savoureux, touche à tout de génie au théâtre, au cinéma et à la télévision), qui habite dans la célèbre station balnéaire. Les parents souhaitent offrir à Milo ses derniers souvenirs de surfeur en tant que voyant, ils sont prêts à mettre leur rancœur mutuelle de côté.

Le drame familial est ici abordé sans misérabilisme, sans pathos excessif. Le futur handicap de Milo n’est pas traité à la légère -être condamné à la cécité en pleine adolescence est tout sauf anodin- le réalisateur exprime parfaitement en quelques scènes l’étendue du drame annoncé.

Dans le rôle de Christ, Audrey Fleurot est une mère de famille à l’opposé du personnage qu’elle incarne actuellement dans la série HPI, l’exubérante Morgane Alvaro. Ici pas de tenues extravagantes, pas de dialogues mitraillettes au cœur de la PJ de Lille. Juste une maman confrontée à l’injustice, le malheur et qui choisit de consacrer les jours qui viennent à son enfant bientôt handicapé. Face à elle, Dany Boon incarne Antoine, ce père un tantinet rigide, loin du côté bordélique de son ex-épouse, mais aussi attaché qu’elle à son fils. Un homme à l’emploi du temps bien chargé, mais qui va revoir ses priorités à l’annonce de la tragédie frappant son enfant.

La tragédie va rapprocher les ex-conjoints, notamment lors de le scène de danse, sur fond du mythique tube des Talking Heads, « Pyscho Killer » (c’est d’ailleurs toujours un immense plaisir de l’entendre ici ou là, au détour d’une série, cf. Mindhunter, The Boys, Only Murders in The Building ou encore Stranger Things) Dans le rôle d’Isabelle, la nouvelle épouse d’Antoine, la comédienne multi-talent Camille Solal brille par son côté humain, son hyper sensibilité et sa générosité excessive. Face au drame vécu par Antoine, Milo et Christ, Isabelle veut être présente, faire partie de la famille et partager sa générosité avec la famille précédente de son époux. Sa bonté exagérée ressort dans toutes les scènes qu’elle partage avec eux, elle en paraît presque démesurée et artificielle ; et pourtant, Isabelle ne veut que le bien autour d’elle.

Milo est incarné par Ewan Bourdelles, jeune comédien qui a déjà tourné au cinéma. On l’a vu à 14 ans dans la comédie Juniors avec Vanessa Paradis. A tout juste 17 ans, il donne vie à son personnage de manière plus que convaincante dans Regarde. Sa spontanéité fait des merveilles, il exprime l’énergie débordante de l’adolescence, et son rapport avec son grand-père est touchant, tout en complicité et secrets partagés.

Regarde est une comédie dramatique familiale réussie. En le réalisant et en s’appuyant sur une distribution aux petits oignons, Emmanuel Poulain-Arnaud a voulu raconter une histoire émouvante, où la tendresse, le poignant et l’espoir se mêlent avec naturel. Il a largement rempli son objectif.

Jérôme MAGNE

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Superman

Un film de James Gunn

Pour son septième long-métrage, James Gunn s’est tourné vers un genre qu’il connaît bien, le blockbuster de super-héros. Ce n’est donc pas une surprise de le voir se consacrer à l’un des premiers mythes américains, le super-héros Superman apparu aux États-Unis en 1938.

La trilogie Les Gardiens de la Galaxie et sa version de Suicide Squad l’ont prouvé, James Gunn possède la fibre et la sensibilité lui permettant d’aborder le genre super-héroïque avec la sincérité nécessaire. De quoi rendre ses personnages si ce n’est crédibles, tout au moins attachants. Chez lui les super-héros sont faillibles, tant psychologiquement que physiquement (la raclée subie par Superman au début de l’histoire en est un bon exemple, même si on a déjà vu le célèbre Kryptonien malmené en d’autres occasions), et c’est précisément cela qui rend ses personnages différents des autres.

Le réalisateur reprend bien sûr la base du mythe, ses origines, ses parents adoptifs, son alter égo humain et son travail au sein du Daily Planet. Le génie du mal est bien là en la personne de Lex Luthor (interprété par un Nicholas Hoult plutôt inspiré, et d’ailleurs familier avec le genre, puisqu’il a incarné à cinq reprises le super-héros mutant le Fauve entre 2011 et 2019 dans la franchise X-MEN). De même, la sémillante Lois Lane fait plutôt bonne figure aux côtés de l’Homme d’Acier, et est accompagnée de l’inestimable Jimmy Olsen, présent depuis la création du personnage.

L’histoire met Superman face à sa Némésis, au cœur d’affrontements toujours plus dévastateurs. Le dessein de Lex Luthor est de décrédibiliser le héros auprès de l’Humanité afin d’avoir ensuite les coudées franches pour assouvir ses volontés expansionnistes. Il est prêt à toutes les bassesses, tous les stratagèmes pour parvenir à ses fins, même si cela implique la mort de milliers d’innocents. Le personnage de Luthor est ici poussé à son paroxysme, sa mégalomanie confinant parfois à l’hystérie, mais sans jamais tomber dans la caricature. Nicholas Hoult fait ici (encore) la preuve de son talent, et confirme ce que l’on savait déjà depuis quelques films : sa palette de comédien est vaste, comme on a encore pu le constater en fin d’année dernière, dans le Juré N°2 de Clint Eastwood et le Nosferatu de Robert Eggers.

Aux côtés de Superman nous retrouvons un trio de super-héros, Green Lantern, Hawkgirl et Mister Terrific, qui forment le Justice Gang. Leader du groupe, Green Lantern est incarné par un Nathan Fillion visiblement inspiré par la forfanterie de son personnage. Le comédien, connu pour son rôle dans les séries Castle et The Rookie, s’en donne à cœur joie avec ce personnage de super-héros à la fois terriblement puissant et si humain. L’occasion pour lui d’exploiter sa fibre comique.

En réalisant Superman, James Gunn a bien évidemment rendu hommage au mythe, mais il a aussi souhaité faire un film sur la tolérance, en passant un message universel de  bienveillance face à l’étranger, cet autre qui nous fait peur et qui n’est pourtant pas si différent de nous. Au travers de cet épisode de la vie de Superman il évoque une chasse aux sorcières vieille comme le monde. L’étranger, ou l’extra-terrestre comme l’appellent les humains fait peur, même si son dévouement à la paix et à la race humaine ne date pas d’hier. Il suffira de quelques manigances astucieuses pour en faire un ennemi, un bouc émissaire providentiel.

Pour interpréter cet étranger aux pouvoirs immenses le réalisateur a choisi le comédien David Corenswet. Celui-ci exprime à la perfection un intéressant mélange de candeur, naïveté et puissance. Il forme avec Rachel Brosnahan (House of Cards) un duo attachant, partageant une relation basée sur la confiance. A l’opposé du comportement de Lex Luthor, qui n’a de cesse de tromper le gouvernement, l’opinion publique, dans la seule fin de parvenir à étendre son influence sur l’Humanité.

James Gunn a mis en image une version globalement réussie du célèbre super-héros. Les avis sont assez tranchés, les spectateurs étant soit conquis soit pas du tout séduits.

Le film se termine sur l’irruption de la turbulente cousine de Superman, Supergirl. L’héroïne s’affichera sur nos écrans l’été prochain, on espère qu’elle bénéficiera de la même approche. Viennent ensuite les deux scènes post-générique, qui, bien que sympathiques, n’apportent pas de réelle surprise.

Premier film du DC UNIVERSE, Superman jette les bases d’une narration à venir, riches en personnages tous plus flamboyants les uns que les autres. On a hâte….

Jérôme MAGNE

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Else

Un film de Thibault Emin

Il y a huit jours nous évoquions une autre pépite (Les Maudites de Pedro Martin-Calero) vue dans le cadre de la compétition de la 32ème édition du Festival International du Film Fantastique de Gérardmer. A l’occasion de sa sortie nationale nous voilà de retour avec une autre trouvaille de ce bon vieux festival, toujours aussi généreux.

Et ici, il s’agit de Fantastique à la française, à savoir un mélange expérimental poétique qui embarque le spectateur dans une fin du monde jamais vue auparavant. Une science-fiction organique. Else est un premier long-métrage protéiforme (rares sont les films auxquels l’adjectif est aussi adapté !), dont la vision de l’apocalypse ne pourrait être résumée en quelques lignes. Mais essayons quand même, en reprenant le synopsis du film : Anx vient de rencontrer Cass quand l’épidémie éclate : partout, les gens fusionnent avec les choses. Cloîtré dans son appartement, le couple doit faire face à cette menace monstrueuse. Le spectateur comprend très vite qu’il n’y aura aucune référence à laquelle se raccrocher, aucun point de vue connu dans le Septième Art…..

Sur la grande scène de l’Espace Lac les festivaliers avaient pu assister à une longue présentation du film par son metteur en scène, son comédien principal et le producteur. Thibault Emin était le plus volubile des trois, son enthousiasme était communicatif. Et pour cause, il était face à des amateurs du genre, et savait que s’il y avait bien un public à même d’apprécier son œuvre c’était celui devant lequel il se trouvait. Il nous expliquait la genèse de son film et nous prévenait, il fallait s’attendre à être surpris…

Le générique donne le ton, Else sera organique. On pense vite à David Cronenberg, mais pas que. Anx et Cass se sont rencontrés il y a peu, ils forment un couple aussi hétérogène que possible ; autant Cass est vive, bruyante, expressive, autant Anx est réservé, timide. Dans sa première partie l’appartement de Anx jouera un rôle de premier plan. Une sorte de troisième personnage, avec ses drôles d’objets et ses couleurs criardes. L’épidémie lancée, Cass va traverser les rues confinées de la ville afin de se réfugier chez Anx, espérant échapper à l’épidémie. Tout autour d’eux, les êtres humains se mettent à fusionner avec les objets environnants. De la fenêtre Anx et Cass assistent à la métamorphose d’un SDF, qui se fond peu à peu dans le trottoir sur lequel il avait élu domicile.

Cass va rapidement être touchée par la maladie, Anx fera tout pour essayer de la soigner.

Thibaut Emin réalise avec ce premier film une œuvre surprenante, enthousiasmante. La narration regorge de surprises, et le style visuel offre au spectateur de magnifiques trouvailles, notamment lorsque Anx cherche à s’échapper de l’immeuble. Des images étranges, qui s’appuient sur les éléments physiques de notre monde tout en les déformant, pour parvenir à une vision lyrique de l’environnement. Lorsque Anx s’échappe de son immeuble avec sa voisine japonaise, entrelacés tels un projectile luminescent, on se dit que peu de metteurs en scène auraient été capables d’imaginer de telles images. On pense bien évidemment à David Lynch, à David Cronenberg, mais aucun nom français ne vient spontanément à l’esprit.

Fable sur l’homme et la nature, Else nous invite à un voyage à la fois philosophique et sensoriel. L’épidémie qui y est décrite ne saurait être combattue par un quelconque vaccin. On y voit une Nature qui reprend ses droits et intègre l’Humanité.

Le film se termine sur les images d’un monde nouveau, générées par l’intelligence artificielle. Sur la scène de l’Espace Lac le réalisateur nous confiait alors que cela n’était pas sa première idée, mais que la production l’avait « convaincu » de conclure son récit ainsi, en utilisant les multiples possibilités offertes par l’informatique. Les amateurs d’images de synthèse les trouveront inventives, les autres n’y verront pas un grand intérêt.

Else ne se résume heureusement pas à cette conclusion, mais vaut avant tout pour son idée de départ, sa manière de la matérialiser à l’écran et sa réflexion sur notre monde. Son film traduit à la perfection sa volonté initiale, qui était de convier le spectateur à un mélange de plusieurs genres. Else est à la fois un film d’auteur et un film de genre qui devrait trouver son public lors de sa sortie en salle, après avoir fait la tournée des festivals (SITGES, TIFF, l’Étrange Festival, Gérardmer).

Jérôme Magne

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Les Maudites

Un film de Pedro Martin-Calero

Premier long-métrage de Pedro Martin-Calero, cette co-production (Espagne-Argentine-France) avait été doublement récompensée en janvier dernier lors de la 32ème édition du Festival International du Film Fantastique de Gérardmer. Il est donc très agréable de voir le film distribué aujourd’hui sur nos écrans.

Présenté sous son titre à l’international (The Wailing, El Llanto en V.O.), le film y avait fait un passage remarqué en empochant à la fois le Prix de la Critique et celui du Jury Jeunes de la Région Grand-Est. A Gérardmer, la 32ème édition de la manifestation avait projeté une variété de films bienvenue, proposant un large spectre de ce que le genre pouvait offrir. En ce début d’année 2025 les amateurs avaient pu y apprécier certaines œuvres, notamment Les Maudites.

Le synopsis du film tente de résumer l’intrigue le plus sobrement possible et y parvient plutôt bien : séparées par des continents et par des époques, trois jeunes femmes sont hantées par les mêmes sensations et entendent le même cri.

Il y a Andrea, étudiante madrilène vivant à notre époque (2022), qui va tenter de découvrir la vérité alors qu’elle est à la recherche de ses parents adoptifs. Viennent ensuite Marie, jeune Française vivant à La Plata en Argentine en 1988 et Camila, étudiante en cinéma qui ne cesse de la suivre alors qu’elle a fait d’elle le sujet principal de son court-métrage d’études. Toutes trois sont hantées par des sensations étranges, dérangeantes, des visions qu’elles seules perçoivent. Pour incarner ces trois personnages féminins forts le réalisateur a fait appel à trois comédiennes confirmées : Ester Exposito, célèbre pour son rôle dans la série Netflix Elite et ébouriffante d’énergie dans le rôle de Lucia dans le génial délire sur-vitaminé Venus (vu il y a deux ans à Gérardmer hors compétition) de Jaume Balaguero, Mathilde Ollivier, comédienne française remarquée dans le Overlord de Julius Avery et enfin Malena Villa, qui s’est fait connaître avec le double rôle des sœurs jumelles du drame policier argentin-espagnol El Angel en 2018.

Pedro Martin-Calero a créé avec Les Maudites une œuvre envoûtante, tentaculaire, dont les ramifications se dévoilent progressivement. La malédiction qui poursuit les trois jeunes femmes à travers les âges et les continents est invisible au reste du monde. Elles seules peuvent la voir, sous la forme menaçante d’un homme âgé les épiant à travers un écran, quel qu’il soit. Selon l’époque, il s’agit d’un écran de télévision, d’ordinateur, de téléphone portable, ou simplement d’une fenêtre. Lorsque le sinistre personnage apparaît il n’est jamais animé de bonnes intentions, semant la mort sur son passage…

L’histoire, aussi mouvante qu’elle soit, ne perd pas de temps à situer les enjeux. Le cinéaste nous présente le quotidien de chacune : en 1988 en Argentine, Marie passe par tous les excès et les paradis artificiels, elle fait la fête sans se soucier du lendemain. Cela donne lieu à des scènes de boites de nuit un peu longuettes, avec force lumière stroboscopique. A Madrid en 2022, Andrea est très vite confrontée au poids de la menace lorsqu’elle assiste, impuissante, au meurtre de son petit ami par écran interposé.

A partir de là le réalisateur nous invite à un captivant voyage dont on ne saisira la signification que dans le dernier tiers du film. Les liens entre les personnages sont développés petit à petit, ce n’est que dans la dernière partie que toutes les pièces du puzzle trouvent leur place.

En filmant le parcours chaotique de ces trois femmes, Pedro Martin-Calero a construit un thriller surnaturel abordant plusieurs thèmes. Le féminicide, la mort en général, les liens de la famille, autant de sujet que le réalisateur a souhaité évoquer à la lumière du fantastique. Cela donne lieu à des scènes envoûtantes qui ne quitteront pas le spectateur de sitôt. En s’associant avec Isabel Pena pour écrire le scénario, le metteur en scène a créé une œuvre multi formes, plaçant ses héroïnes face à la mort, confrontées à une forme de réalité alternative, à un monde que nous ne voyons pas et n’entendons pas, et qu’elles seules ressentent.

Lorsque la lumière revient dans la salle après la scène explicative finale nous restons sur une sensation fugace, celle d’avoir assisté à une démonstration orchestrée au millimètre. Et pourtant un léger doute subsiste, des petites zones d’ombre persistent.

Pedro Martin-Calero conclut son film comme il l’a commencé : en gardant une part de mystère… Le public ne s’y est pas trompé, il a fait un accueil chaleureux au film lors de ses projections à Gérardmer.

Jérôme Magne

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Rumours, nuit blanche au sommet

Un film de Guy Maddin, Evan et Galen Johnson.

Présenté en compétition lors du 32ème Festival International du Film Fantastique de Gérardmer en janvier dernier, Rumours, nuit blanche au sommet sort aujourd’hui dans les salles obscures. Lors de son passage dans la Perle des Vosges le film n’a pas laissé les spectateurs de marbre. Mise en abyme géniale pour les uns, délire incompréhensible pour les autres, le Jury Longs-Métrages a tranché en lui décernant le Prix du Jury…

…certes ex-aequo avec l’excellent film coréen Exhuma de Jang Jae-hyun, mais signe que le long-métrage n’était pas dénué d’intérêt.

Projeté en fin de matinée le vendredi 31 janvier dans la salle de l’Espace Lac, le film avait d’abord été présenté par David Rault. Nous étions prévenus, le voyage allait être dépaysant. Rumours s’ouvre sur une description du G7, suivie par une musique de générique assourdissante. Les premiers instants confirment les avertissements entendus auparavant. Le sujet du film n’a a priori que peu de rapport avec le Fantastique : les dirigeants du G7 (Allemagne, Canada, Etats-Unis, France, Italie, Japon, Royaume Uni) se réunissent dans un château en Allemagne afin de rédiger une déclaration commune sur l’état du monde et les projets à mettre en œuvre pour endiguer les crises en cours. Un point pour le moins original, pour un film dit de genre.

Chaque Président (ou Chef de l’exécutif) est présenté sans faire de l’ombre à ses voisins. Tous auront en effet les honneurs au film du film, les metteurs en scène (l’un d’entre-eux, Evan Johnson, en est le scénariste) ayant fait en sorte de les affubler d’une bonne dose d’originalité. Chacun a droit à ses réparties. Rumours tire en effet une partie de sa force des monologues qui le traversent et des échanges savoureux entre dirigeants inspirés. Les dialogues, souvent décalés, sont en effet la base sur laquelle l’histoire se construit. Ils précèdent une action qui tarde à venir, lorsque les 7 se trouveront isolés du monde au coeur d’une nature devenue hostile, sans aucun moyen de communiquer vers l’extérieur. C’est alors que des cadavres enfouis datant de l’âge de pierre sortiront de terre pour se mettre à parcourir la nature environnante.

Les metteurs en scène canadiens démontrent un certain sens de la scénographie (voir la scène du bouquet, filmée de manière très théâtrale), et leur travail sur la lumière et les couleurs est intéressant. Ils suivent la progression du groupe au coeur de la nuit, et on ne sait si dehors c’est la fin du monde. Peut-être, ou pas. Peu importe, là n’est pas le sens du film. Rumours vaut essentiellement pour une ambiance indescriptible et ses dialogues souvent étranges.

Certaines scènes pourront paraître prévisibles, mais on aura alors une impression bizarre, comme si cela était fait à dessein. Une forme de second degré plane sur l’ensemble du film. Dans les scènes mises en avant l’exagération est soulignée par la musique, qui accentue leur côté incongru voire grotesque. Le discours politique est censé porter le film, mais il reste vague, de même que les réponses proposées par les membres du G7 à la crise mondiale. Le film est en quelque sorte un examen de conscience auquel est soumis chaque éminence : chacune est confrontée à ses regrets, ses failles et ses contradictions.

Lors des projections du film à Gérardmer Rumours a beaucoup fait parler. Film fantastique ou film politique, fable ou comédie ? Il faut bien reconnaître que l’aspect fantastique est présent sans l’être réellement : les cadavres immémoriaux sortis de terre et l’entité en forme de cerveau géant (qui a de quoi surprendre, baignée d’une lumière irréelle au détour d’un chemin) ne peuvent effectivement être expliqués de manière rationnelle, mais ils ne présentent pas de réelle menace et semble évoluer en parallèle de la réalité.

Le postulat de base du film a de quoi étonner, mais les têtes d’affiche sont de nature à convaincre les curieux. Aux côtés de Cate Blanchett, Charles Dance, Denis Ménochet et Alicia Vikander apportent un brin de fantaisie à un film qui n’en manque pas. Rumours joue avec les nerfs de ses spectateurs, tiraillés entre pure consternation et francs éclats de rire. Au Festival de Gérardmer 2025 le mélange a su séduire.

Jérôme Magne

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The Insider

The Insider

Un film de Steven Soderbergh

A peine plus d’un mois après nous avoir proposé une intéressante relecture du film de fantômes (Presence, présenté en avant-première hors compétition du 32ème Festival International du Film Fantastique de Gérardmer), Steven Soderbergh nous revient avec, là encore, une relecture originale du film d’espions.

Et comme on pouvait l’imaginer, son adaptation n’a rien à voir avec le côté spectaculaire et glamour de l’univers de Ian Fleming avec son célèbre agent 007. Pas d’explosions, de courses pousuites en tout genre, et encore moins de gadgets tous plus sophistiqués les uns que les autres. Le héros du film ne s’appelle pas James Bond (même si un célèbre 007 est présent à l’écran en la personne de Pierce Brosnan) mais George Woodhouse, et il ne collectionne pas les conquêtes amoureuses au gré de ses nombreux déplacements. Il forme au contraire un couple soudé, aimant, avec son élégante épouse Kathryn, elle aussi officier du renseignement britannique. De par leur profession, George et Kathryn ne peuvent parler de leurs missions entre-eux, le secret étant la base de leur existence. Aussi quand le supérieur de George lui demande de démasquer un traitre parmi cinq de ses collègues (sa femme en fait partie), il se met à douter de sa loyauté. Sera-t-il prêt à la démasquer, jusqu’où ira son amour en cas de trahison. Vers qui justement sa loyauté s’orientera-t-elle ?

Dans la peau de George, le comédien Michael Fassbender (vu dans Hunger, Inglorious Basterds, quatre épisodes de la saga X-Men où il interprète Magnéto, deux de la saga Alien, où il est l’androide David, ou encore le Steve Jobs de Danny Boyle…) est parfait. Clinique, froid et calculateur, il donne vie à un être insondable, en apparence dénué de tout sentiment. Dévoué à sa patrie et à son travail, sa vie est une contradiction de chaque instant : il évolue dans un monde de mensonge, alors qu’il abhorre le mensonge. Aussi quand on lui apprend que sa chère et tendre fait partie des cinq agents suspectés de trahison ses certitudes vacillent. Il mettra tout en œuvre pour éclaircir le complot, quitte à trahir ou sa patrie ou son épouse…

Face à lui, la toujours parfaite Cate Blanchett (la glaciale Galadriel du Seigneur des Anneaux, Monuments Men, Ocean’s 8, Babel, Elizabeth : l’Âge d’or) incarne une compagne dévouée, manipulatrice, prête à tout pour sauver son couple, dont on ne sait si elle est la taupe. Parmi les cinq suspects elle est la première qui vient à l’esprit, c’est donc sur elle que George va d’abord se concentrer. Mais au fur et à mesure les choses changeront, d’autres pistes se dévoileront, qui pointeront vers d’autres suspects (pour nous ballader ?).

L’ouverture du film donne le ton. A la nuit tombée, George pénètre dans une boite londonienne. Il y rencontre un contact (son supérieur), qui l’informe de l’existence d’une taupe dans le service, associée au vol d’un mystérieux logiciel. Le patron ironise sur son domaine de compétence, lui-même n’étant pas parvenu à dissimuler ses infidélités à sa compagne, alors que le mensonge est son fonds de commerce… George va bien tenter de lui donner quelques conseils, il n’aura pas l’occasion de les appliquer.

George convie alors les quatre agents à un dîner chez lui, afin de les tester aux côtés de sa femme. Kathryn fait partie des suspects mais ne le sait pas. Au cours du repas des tensions apparaissent, des secrets sont dévoilés, mais rien qui n’indique un coupable en particulier.

Steven Soderbergh est méticuleux. Il prend d’abord un soin particulier à dresser le décors, habille les scènes d’une musique feutrée, jazzy, avant de présenter ses protagonistes. Ceux-ci s’affrontent au gré de dialogues courts mais toujours évasifs, chacun prenant soin de ne jamais dévoiler ses réelles intentions. Dans le rôle principal, le comédien irlando-allemand Michael Fassbender excelle. Très discret, peu expressif, il renvoie l’image d’un patriote opiniâtre, qui ne s’arrêtera que lorsqu’il aura démasqué la taupe. Son apparence, costumes sans relief, lunettes à grosse monture et regard vide renforce l’impression d’un fonctionnaire sans imagination à la loyauté indéfectible. Placé au coeur d’un complot dont les pions sont mouvants, il doit laisser ses sentiments de côté, et envisager la trahison de son épouse. Dans le rôle de Kathryn, Cate Blanchett incarne un autre agent expérimenté, un peu plus plus expressive que son époux. Rapidement alertée de la chasse à la taupe, elle va jouer sa partition avec maîtrise, multipliant les signaux contradictoires menant l’investigation sur des fausses pistes.

Avec The Insider, Steven Soderbergh invite le spectateur à un jeu du chat et de la souris qui ne s’embarasse pas de fioritures et va à l’essentiel. Film d’espionnage à l’ancienne, les confrontations y sont essentiellement orales, la tension naît de phrases interrompues, de regards hésitants et de rendez-vous clandestins. En à peine plus d’une heure trente le réalisateur nous invite à partager le quotidien d’un couple dont on ne découvre le réel lien qu’à la toute fin. Les dernières secondes affichent plus de légèreté : elles nous montrent George esquisser un sourire, alors qu’il avait traversé le film tel un robot, ne manifestant aucune expression quelle que soit la situation. Une excellente manière de conclure…

Jérôme Magne

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Catégorisé comme Cinéma

32ème Festival International du Film Fantastique de Gérardmer

Au siècle dernier, en 1994, se tenait le premier Festival International du Film Fantastique de Gérardmer, alors sobrement appelé Fantastica. Reprenant le flambeau du Festival International du Film Fantastique d’Avoriaz, l’événement allait s’étoffer au fil des éditions en dépassant le cadre du cinéma et en s’ouvrant sur de nouveaux horizons. Aujourd’hui communément évoqué sous la sobre appellation « Festival de Gérardmer » la manifestation a acquis une notoriété qui dépasse les frontières de la région et de l’Hexagone. Pendant les cinq jours que dure le festival, la ville se transforme en une sympathique fourmilière, les cinéphiles arpentant sans relâche les salles obscures de la ville. Les rues de la Perle des Vosges sont alors le théâtre de petits mouvements de foule incessants, les amateurs de sensations fortes se déplaçant d’une salle de projection à l’autre, au gré de processions toujours enthousiastes. Pour les accueillir et les aiguiller, une armada de bénévoles (600 !) toujours prête à se plier en quatre pour rendre l’expérience la plus agréable possible. Et cette année (comme les précédentes), leur mission fut couronnée de succès….
Ce millésime n’a pas fait exception, et a comme chaque année dépassé le cadre des salles obscures en proposant masterclass (Ti West était à l’honneur cette année, un hommage lui a été rendu à l’occasion d’un discours vibrant et très inspiré d’Aude Hesbert, la nouvelle Directrice Générale de Hopscoth Cinéma, l’ex-Public Système Cinéma organisant le festival de Gérardmer et celui de Deauville notamment), conférence sur les fantômes au féminin à travers les âges (et révélateurs de notre rapport à la féminité), table ronde sur l’art des effets spéciaux au cœur du fantastique, participation de grands noms de la littérature fantastique au salon du Grimoire, sans oublier le retour de la zombie walk, cette année sous des cieux cléments.
Les Jurys Longs-Métrages et Courts-Métrages étaient eux aussi sous le signe de la féminité, Vimala Pons présidant le premier, tandis qu’Emma Benestan était à la tête du second. Aux côtés de Vimala Pons, Vladimir Cauchemar, Jérémy Clapin, Clotilde Hesme, William Lebghil, Caroline Poggi et Jonathan Vinel, tandis qu’Emma Benestan (dont le récent Animale nous avait charmé) était assistée d’Olivier Afonso, Emma Chevalier, Théo Cholbi et Tiphaine Daviot.
Pendant les cinq jours du festival chaque équipe allait décortiquer son lot de productions (9 longs-métrages et 8 courts-métrages), qui, on peut l’affirmer d’entrée, étaient de très bonne qualité pour la grande majorité.

 

Rumours : la folle équipe au complet.

Présenté en compétition, Rumours des Canadiens Guy Maddin, Evan Johnson et Galen Johnson nous faisait partager la réunion des chefs politiques du G7. Le film est basé sur une idée originale, celle d’éminents dirigeants politiques se retrouvant dans un endroit isolé en Allemagne pour échanger et rédiger une déclaration sur la crise mondiale. Et qui vont vite se retrouver entourés de créatures d’un autre âge. Le film est plutôt contemplatif et tire surtout son intérêt d’une interprétation efficace :Cate Blanchett, Denis Ménochet, et Charles Dance pour ne citer que les plus connus. Les comédiens endossent tous une défroque inédite, et lui donnent un éclairage original. En Président de la République Française, Denis Ménochet hérite d’une partition savoureuse et tout en nuance. Il nous fait partager des moments hors du temps lors de ses monologues hallucinés, tandis qu’en cheffe de la représentation et chancelière allemande Cate Blanchett a fort à faire pour maintenir la cohésion du groupe.
Au terme du festival, Rumours a décroché le Prix du Jury.

 

Azrael, où la résilience faite femme.

En compétition également, Azrael de l’Américain E.L. Katz, invitait les spectateurs à un voyage au cœur d’un monde où les êtres humains auraient perdu la parole. Aucune explication donnée à ce postulat. Pourchassée par un groupe voulant la sacrifier en l’honneur d’un mal ancestral, Azrael va tout faire pour échapper à ses poursuivants. Dans cet univers sans aucune voix, Azrael va être capturée et se libérer à plusieurs reprises, démontrant une résilience hors du commun et une farouche volonté de se faire justice. Azrael étant sans dialogues, les images, les décors et surtout l’expressivité des comédiens étaient très importants. Le récit n’a eu aucun mal à captiver son public, le film aurait mérité un prix. Mais cette année la concurrence était rude.

 

The Wailing. Andrea n’est pas seule.

Également en lice de cette 32ème édition, The Wailing (Les Maudites) de l’espagnol Pedro Martin-Calero nous faisait partager l’histoire de trois jeunes femmes, Andrea, Camila et Marie, à travers les continents et à travers les âges. Sur la grande scène de l’Espace Lac, le jeune metteur en scène avait évoqué son admiration pour le regretté David Lynch (et en particulier son génial Lost Highway). Mais les premières minutes du film nous ont plutôt fait penser au Grand Prix et Prix de la Critique de l’édition 2015 du festival, It Follows de David Robert Mitchell. Andrea se sent observée par une présence invisible, qu’elle ne peut distinguer par elle-même. Seul indice, une ombre étrange à l’arrière-plan, lorsqu’elle visionne des vidéos d’elle-même que son petit ami lui transmet lors d’appels en visio. Une ombre inquiétante au début, puis une menace tangible lorsque celle-ci s’en prendra à son copain en direct. La structure narrative du film est originale, elle alterne les points de vue, puisque la malédiction (c’est bien de cela qu’il s’agit) est évoquée à travers des personnes, lieux et époques différentes. The Wailing est un film intéressant qui met les femmes au premier plan. Persécutées, elles s’efforcent d’aller de l’avant malgré un sort qui ne cesse de s’acharner sur elles.
Le film a été récompensé par deux Prix, celui de la Critique et celui du Jury Jeunes de la Région Grand-Est.

 

Oddity. Darcy mène l’enquête.

On continue ce panorama de la compétition avec Oddity, du réalisateur irlandais Damian McCarthy. Oddity a séduit l’ensemble des festivaliers. Son film a en effet été récompensé par le Prix du Public, pour certains la distinction la plus prestigieuse de la manifestation. Avec des éléments empruntant à la fois au film de genre et au thriller, Oddity captive son audience qui suit le quotidien d’un gentil petit couple en pleine installation dans une belle maison perdue au milieu de nulle part. Ted et Dani ont acheté ensemble une immense masure. Pendant que Ted travaille à l’institut psychiatrique de la région, Dani effectue la touche finale avant leur installation. Un soir où elle est seule à l’intérieur, un inconnu frappe à la porte et la met en garde : un inconnu se serait glissé à l’intérieur alors qu’elle cherchait des affaires dans sa voiture garée juste devant. Elle ne sera pas convaincue. Plus tard, nous suivons la quête de Darcy, la sœur jumelle de Dani, qui veut démasquer le meurtrier de sa sœur. Aveugle, Darcy possède un don, celui de communiquer avec les défunts au contact d’un objet leur ayant appartenu. Elle va proposer à Ted de trouver l’assassin de son épouse. Avec son histoire, ses décors, ses dialogues et son interprétation (mention spéciale à Carolyn Bracken, qui incarne les deux sœurs jumelles), Oddity entraîne le spectateur dans un parcours tortueux où les apparences sont trompeuses. La dernière scène, aussi convenue soit-elle, est savoureuse. Étonnante jusqu’à la fin, cette Darcy…

 

In a Violent Nature. Faut pas tourner le dos à Johnny.

Également en compétition et digne représentant du sous-genre du slasher, In a Violent Nature du canadien Steve Nash proposait une relecture originale du croquemitaine implacable. Ici le terrifiant épouvantail (dont on apprendra plus tard qu’il s’appelle Johnny), increvable et muet comme le veut la tradition, a été « réveillé » par d’authentiques gentils crétins (la tradition est toujours respectée), qui ont pris par mégarde le pendentif posé au-dessus de sa sépulture. Johnny s’en va surgir de terre, puis entreprendre calmement de massacrer tous les membres de la joyeuse bande. Au cœur de la magnifique forêt d’Ontario le spectateur suit la tranquille croisade de Johnny d’un air plutôt intéressé au début. Les meurtres sont très graphiques, plutôt originaux et ne laissent aucune place à l’imagination. Mais au fil de la ballade du boogeyman on se surprend à trouver le temps long. Et à avoir envie d’enfiler ses chaussures de randonnée, tant la nature est ici mise en valeur. Ce n’est pas la faute à une durée trop conséquente (In a Violent Nature dure à peine plus d’1H30), mais plutôt dû au fait qu’à partir du troisième meurtre l’effet de surprise a disparu. Reste que le film colle à son personnage principal, l’histoire étant presque intégralement vue à travers son regard.
À l’étonnement général du public, le film a remporté le Grand Prix. Le Jury Longs-Métrages s’en est justifié en évoquant l’originalité de la démarche, qui met son monstre aux commandes et place le spectateur dans une position particulière, devenant le témoin consentant, voire le complice des scènes de boucherie qui se suivent.

 

Grafted. Wei change de peau.

Sélectionné dans la compétition, Grafted de la néo-zélandaise Sasha Rainbow nous faisait suivre l’installation d’une jeune chinoise, Wei, partie étudier dans une prestigieuse université de Nouvelle-Zélande. Affligée d’une maladie de peau (une grande tache sur la joue, qu’elle tente de masquer avec sa chevelure), elle se spécialise dans la recherche médicale avec l’espoir de changer son apparence. Elle continue les recherches de son père, qui se sont autrefois soldées par un échec. Brillante, Wei ne parvient pas vraiment à s’intégrer à son groupe, mais va tout faire pour s’attirer les bonnes grâces de la meneuse. Tout en devenant la petite protégée de son maître de recherches, un personnage ambitieux qui rêve de sortir de son anonymat grâce au talent de la nouvelle arrivée. Avec son excellente musique et des scènes gore bien amenées Grafted entraîne le spectateur dans un manège qui donne le tournis. Le film dresse le portrait émouvant d’une jeune fille en mal d’amour que la nature n’a pas épargnée, et qui sombre dans la folie…

 

Else. Ne faire qu’un avec la nature.

Septième film en compétition, Else du français Thibault Emin. Monté sur la scène de l’Espace Lac, le réalisateur nous a présenté longuement son œuvre en en faisant la genèse. Volubile et enthousiaste, il a convaincu l’audience de sa sincérité et sa générosité. Pour parfaire cette sympathique introduction le comédien principal et le producteur étaient également présents, et ont appuyé ses propos, en confirmant que le film était d’un genre particulier. De l’organique, une vision extrêmement originale, un concept et un style à part. Dans un monde en crise, Anx et Cass viennent de se rencontrer. Autour d’eux une terrible épidémie se répand, les gens fusionnent avec les objets. Cloîtrés dans l’appartement d’Anx, le couple essaye d’éviter la contamination. Else fait partie de ces films captivants auxquels on pense encore longtemps après les avoir vus. On n’est pas certain d’avoir tout compris, mais ce n’est pas là le plus important. Ce qu’il faut en retenir : un voyage inédit au cœur d’un monde en mutation, dans lequel deux êtres que le destin a rapproché s’allient pour faire face à l’inéluctable. Une très belle fable, qui n’a malheureusement pas remporté de Prix à Gérardmer, mais a pu séduire une large audience.

 

La Fièvre de l’Argent. L’ancienne vie de Laura.

Huitième et avant-dernier film de la compétition, La Fièvre de l’Argent (Rich Flu en anglais) était le troisième long-métrage de l’Espagnol Galder Aztelu-Urrutia, qui s’est fait connaître avec les films de science-fiction La Plateforme en 2019 et sa suite l’année dernière. Là encore, il s’agit d’une épidémie qui s’abat d’abord sur les personnes les plus riches et influentes de la planète. Celles-ci meurent sans explication les unes après les autres, puis la « maladie » touche les individus dont la richesse est inférieure, et ainsi de suite. Cette épidémie fait sombrer le monde dans le chaos, les puissants cherchant alors le moyen le plus rapide de se séparer de toute leur richesse. Avant l’explosion de la catastrophe, Laura, jeune cadre travaillant dans le cinéma au cœur des paillettes d’Hollywood, passe son temps à essayer de damer le pion à ses concurrentes. Ambitieuse, elle est en conflit avec son ex-mari à propos de la garde de sa fille. Rapidement ses petits problèmes vont lui paraître bien mesquins, lorsqu’elle va réaliser que c’est la possession qui amène la mort. Or son milliardaire de patron vient de lui transmettre une jolie partie de son patrimoine…
Dans le rôle de Laura, la comédienne Mary Elizabeth Winstead (Boulevard de la mort, Die Hard 4, Scott Pilgrim, 10 Cloverfield Lane pour ne citer que les plus connus) excelle, parvenant à traduire l’évolution de son personnage. La dernière scène, où elle affiche un fascinant sourire, à la fois charmeur et féroce, est un intéressant rebondissement en soi: elle remet en cause tout ce que l’humanité a pu apprendre au cours des récents événements. Le monde a changé, mais pas les hommes…

 

EXHUMA. Les Quatre contre le Démon.

Dernier film de la compétition, EXHUMA du réalisateur coréen Jang Jae-hyun nous invite à suivre le combat de deux chamans (associés à un géomancien et un croque-mort) contre une entité maléfique s’acharnant sur une riche famille. L’occasion pour les amateurs de retrouver le célèbre comédien Choi Min sik (Old Boy, Lady Vengeance, J’ai rencontré le Diable), qui incarne ici un géomancien spécialisé dans la recherche de lieux de sépulture « adéquats ». Sa mission sera de trouver une nouvelle sépulture à un ancêtre belliqueux revenu d’entre-les-morts, afin qu’il cesse d’accabler sa descendance lointaine. Comme souvent, la mise en scène coréenne n’a pas son pareil pour tisser un fascinant climat et faire apparaître petit à petit le surnaturel. Le spectateur s’identifie assez vite à ces « ghostbusters » asiatiques, il en vient à craindre pour leur vie. Le monde de l’au-delà est présent ici ou là, il cohabite de la plus naturelle des façons avec le monde réel ; c’est là toute la réussite d’EXHUMA, qui a été récompensé par le Prix du Jury, ex-aequo avec Rumours.

Mais le Festival de Gérardmer ce n’est pas qu’une ribambelle de films présentés en compétitions. Une sélection Hors Compétition est projetée chaque année, et elle propose souvent des péloches hautement recommandables. Nous allons évoquer ici celles qui nous ont particulièrement marqué.

 

In Vitro. On ne clone pas n’importe qui.

In Vitro des Australiens Will Howarth et Tom McKeith nous invitait à suivre le quotidien harassant d’un couple, Jack et Layla, exploitant un élevage bovin en Australie dans un proche futur. L’exploitation étant au bord de la faillite, Jack s’est tourné vers les biotechnologies dans l’espoir de sauver son entreprise. La science lui permet de cloner ses bêtes, mais la réussite n’est pas toujours là. Certains événements vont amener Layla à douter de la sincérité de son époux, et à le soupçonner de s’être lancé dans des expériences interdites. Le film est bien construit, ne fait pas appel à de gros effets spéciaux et pourtant, un climat anxiogène s’installe très naturellement. La quête de vérité de Layla nous entraîne avec elle, on s’attache au personnage tout en étant fasciné par l’apparente sincérité de Jack. In Vitro était une bonne surprise, de celles qu’on aimerait bien voir arriver dans nos salles obscures au courant de l’année.

 

Last Stop : Rocafort Station. Le métro barcelonais comme vous ne l’avez jamais vu.

LastStop : Rocafort Station de l’Espagnol Luis Prieto nous fait partager la vie de Laura, alors que celle-ci vient de décrocher un travail pour le Métro barcelonais. Affectée à la vieille station Rocafort, Laura se plaît dans cette nouvelle vie. Mais bien vite elle va être amenée à s’interroger sur certains événements, la station Rocafort ayant été le théâtre d’événements sanglants bien des années auparavant. Laura (l’actrice Natalia Azahara rappelle étonnamment Jessica Alba) est sujette à des visions dans son nouveau cadre. Elle va s’associer à un ancien flic présent sur le lieu du drame ayant coûté la vie à une famille 25 années auparavant. Le métro et la ville de Barcelone offrent un cadre idéal pour cette enquête étouffante, qui pourra faire penser à la quête d’Harry Angel dans l’excellent Angel Heart d’Alan Parker. Avec son climat étouffant et l’énergie de ses protagonistes (notamment Javier Gutierrez), Last Stop : Rocafort Station propose un intéressant voyage au cœur d’une ville palpitante, tour à tour étouffante et pleine de vie.

 

Presence. Une maison habitée.

Presence de Steven Soderbergh (oui, oui, cette année un film du célèbre metteur en scène était projeté au festival) met la figure du poltergeist à l’honneur. La famille Payne emménage dans une vaste maison de banlieue. Les parents, Rebecca (Lucy Liu) et Chris, et les enfants, Tyler et Chloe, cherchent à prendre un nouveau départ. Le couple est en crise, et Chloe est encore marquée par le décès récent de sa meilleure amie Nadia. Steven Soderbergh filme la maison comme un être vivant, et pour cause. Un poltergeist y réside, c’est donc à travers ses « yeux » que nous assisterons à la vie quotidienne de la famille à l’intérieur des murs. La maîtrise du metteur en scène n’est plus à démontrer, il s’acquitte de sa tâche avec la virtuosité qu’on lui connaît. En suggérant le fantôme qui hante les pièces il fait de la maison un personnage à part. Celle-ci devient une entité vivante dotée d’une volonté propre et capable d’actions concrètes sur les choses et les êtres vivants. Aux côtés de la famille Payne le spectateur se surprend à sursauter, à se dresser dans son fauteuil alors que le poltergeist s’exprime par divers moyens. L’art du cadrage et du montage du réalisateur est toujours aussi efficace, il parvient à contrebalancer un suspens assez ronronnant. Et n’oublions pas les rapports entre les membres de la famille, qui sont bien développés, malgré la courte durée du film (moins d’1H25). Au final Presence s’avère un thriller surnaturel assez efficace qui avait tout à fait sa place dans cette 32ème édition du Festival, mettant les fantômes à l’honneur.

 

The Moogai. Faites gaffe au bébé.

Pour finir ce tour d’horizon, un autre film australien, The Moogai, premier long-métrage de Jon Bell. Scénariste de nombreuses séries télévisées, Jon Bell adapte ici son court-métrage du même nom de 2020 : un jeune couple aborigène accueille la naissance de son second enfant. Très vite, Sarah, la maman va faire face à des hallucinations de plus en plus envahissantes. The Moogai est l’occasion pour Jon Bell de rappeler les anciennes politiques australiennes, qui organisaient le vol des enfants aborigènes à leur famille au titre de « l’assimilation ». Un terme leur a même été consacré, « générations volées », et en 2008 le gouvernement fédéral australien a présenté ses excuses aux familles impactées. Jon Bell se sert de ce postulat pour le transposer au genre, faisant intervenir un croquemitaine symbolisant le gouvernement. Si sa créature est terrifiante, c’est aussi parce qu’elle s’attaque à des proies particulièrement vulnérables. Devant sa caméra l’Australie devient le théâtre d’événements surnaturels, jusqu’à un final plus léger, porteur d’espoir.

Cette année le festival de Gérardmer a réalisé un quasi-sans-fautes. La programmation était excellente, et les animations autour de l’événement comme toujours irréprochables. Certains esprits chagrins sont allés jusqu’à déplorer la présence en compétition de longs-métrages disponibles sur les plateformes (cf. Oddity, In a Violent Nature, Azrael), mais c’est oublier que la production cinématographique s’est métamorphosée les dix dernières années, et que si les longs-métrages ont bien évidemment vocation à être diffusés en salles, le mode de consommation s’est profondément modifié. Encore plus particulièrement dans la catégorie des films de genre. Alors ne boudons pas notre plaisir et contentons-nous de savourer ce qui fut une excellente édition.
Dernière nouvelle importante, la nouvelle Présidente de l’association du festival Anne Villemin a annoncé une grande nouveauté pour l’édition 2026 : celle-ci se déroulera sur 6 jours l’année prochaine, et débutera le mardi (du 27 janvier au 1er février 2026). À vos agendas…

Jérôme Magne

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