Vampire humaniste cherche suicidaire consentant

Présenté hors compétition lors de la 31 édition du Festival International du Film Fantastique de Gérardmer il y a deux mois, la comédie horrifique québecoise sort en fin sur nos écrans.

Sasha, une adolescente comme les autres

C’est là une excellente surprise, tant les sorties cinéma des films de genre projetés lors de la manifestation sont parfois aléatoires. Présente pour parler de son film, la réalisatrice québecoise Ariane Louis-Seize avait fait le déplacement en terre vosgienne, où la figure éminente du vampire était bien évidemment la bienvenue. Mais sa manière de l’aborder allait en étonner plus d’un…

Avant la projection, Ariane Louis-Seize allait parler de son film pendant cinq bonnes minutes sur la grande scène de la salle de l’Espace Lac, charmant accent québecois à l’appui. Son langage imagé était rafraîchissant, et son enthousiasme traduisait sa sincérité. À l’issue de son intervention, le public était impatient de voir le rideau se lever.

Une famille presque ordinaire…

Tout commence avec l’anniversaire de Sasha, petite fille choyée au cœur d’une famille pas comme les autres. Sa famille lui offre pour l’occasion un cadeau lui aussi pas comme les autres, mais elle le dédaigne. Car Sasha est une jeune vampire dont les canines refusent de sortir, et qui refuse de tuer pour se sustenter. Elle éprouve une réelle empathie pour le genre humain, empathie qui l’empêche de pourvoir à ses besoins par elle-même. La famille est donc obligée de s’organiser pour la nourrir, ce que la mère ne supporte plus. Le père s’inquiète également beaucoup quant à l’absence d’autonomie de sa fille (les vampires vivent certes bien plus longtemps que les humains, mais ne sont pas immortels, que deviendra-t-elle lorsque ses parent auront disparu ?), mais il ne peut se résoudre à la forcer à tuer.

Finalement, la famille décide alors que c’en est fini, plus de pochettes de sang qui l’attendront au frigo au gré de ses fringales. Sasha devra s’installer avec sa cousine, Denise, qui aura la lourde tâche de lui apprendre enfin à chasser et tuer. Il lui faudra de la patience, et une bonne dose de chance. Le destin mettra Paul sur le chemin de Sasha. Rencontré un soir de vadrouille à la sortie d’un bowling, Paul est un lycéen dépressif qui vient de rater sa tentative de suicide. Il va partager son mal-être avec Sasha, et les deux « adolescents » vont peu à peu se rapprocher, en participant tous deux à des groupes de soutien pour les personnes en détresse psychologique. Très vite, Paul partage avec Sasha son envie d’en finir avec l’existence. L’occasion rêvée pour Sasha de prendre enfin son envol, sans se départir de sa compassion pour le genre humain. Mais si Sasha est prête à exaucer le souhait, elle veut néanmoins qu’il réalise ses dernières volontés auparavant.

Ils se sont trouvés…

La réalisatrice dresse le portrait touchant de deux êtres qui s’interrogent sur leur avenir, le sens de l’existence et qui vont, au fil du temps, tisser un lien fort entre eux. Sasha et Paul sont faits l’un pour l’autre. La caméra de la réalisatrice parvient à créer des scènes hors du temps, poétiques, tout en satisfaisant à la quête d’hémoglobine de tout vampire qui se respecte. Comédie dramatique, Vampire humaniste cherche suicidaire consentant se permet des moments de franche rigolade (certaines scènes et dialogues sont hilarants, du fait du décalage entre le genre et la réalité), au cœur d’un récit empreint de poésie.

Avec ses deux personnages principaux très attachants, sa rêverie et son respect du genre, le film se présente comme une Famille Adams bienveillante, finalement confrontée à des dilemmes proches du genre humain. N’appartenant pas au genre vampire, Paul devra être prêt à faire un sacrifice pour pouvoir partager le quotidien de Sasha. Avant d’en arriver là, il sera confronté aux brutes qui le martyrisent au lycée, et bien aidé par Sasha pour l’occasion. Dans le rôle de cette dernière, Sara Montpetit exprime à la perfection les doutes et la mélancolie qui l’habitent, tandis que dans celui de Paul, le comédien Félix-Antoine Bénard fait des merveilles avec son grand regard candide et apeuré. Toujours hésitant, semblant perpétuellement s’excuser d’être là, il donne au personnage de Paul la fragile humanité qui va émouvoir Sasha au plus profond de son être. Sa ressemblance avec le comédien américain Evan Peters est d’ailleurs troublante, pour ceux qui l’ont vu dans le rôle de Vif-Argent dans les films X-Men (et un moins concernant son apparence dans la série Netflix consacrée au sinistre Jeffrey Dahmer).

Sasha s’interroge, boira, boira pas ?

Ariane Louis-Seize était restée dans la salle toute la durée de la projection. Bien lui en a pris, lorsque le rideau s’est levée elle a pu savourer le tonnerre d’applaudissements qui a suivi.

Jérôme Magne

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Sleep

Un film de Jason Yu

Le premier film du Coréen Jason Yu arrive sur nos écrans trois semaines et demi après s’être aventuré en terres vosgiennes. Lors de la 31ème édition du Festival International du Film Fantastique de Gérardmer, Sleep a en effet décroché le Grand Prix, remis par l’écrivain Bernard Werber, fidèle parmi les fidèles du Festival.

Bernard Werber et Jason Yu

Retour sur ce qui a été une des bonnes surprises de la manifestation, qui d’ailleurs cette année n’en manquait pas. Après être passé par la filière du court-métrage, le réalisateur a fait un grand pas en avant avec son premier long. Le film est un modèle d’équilibre, dans lequel comédie et Fantastique se mélangent avec une évidence plutôt rare.

Sleep nous fait partager la petite vie tranquille de Hyeon-soo (le regretté Lee Sun-kyun) et Soo-jin (Yung Yu-mi), un gentil petit couple comme le cinéma asiatique sait si bien les représenter. Habitant un appartement douillet, le couple se prépare à la naissance de son premier enfant. Hyeon-soo est comédien professionnel, mais des problèmes de somnambulisme viennent progressivement perturber sa vie conjugale ainsi que sa vie professionnelle. Au début, son épouse ne s’en inquiète pas. Mais la naissance de leur enfant approche, et les crises de somnambulisme prennent des proportions de plus en plus inquiétantes. Hyeon-soo se défigure en se grattant compulsivement le visage, il vide le frigo et va jusqu’à tenter de sauter par la fenêtre.

Ce ne sont là que les manifestations les plus « normales » de son somnambulisme, nous n’éventerons pas les autres. Jason Yu a écrit le scénario de son film (seul moyen de devenir metteur en scène en Corée du Sud quand on est novice, selon lui), ce qui l’a aidé à savoir quoi filmer et comment le filmer. Sa caméra est intimiste, elle est au plus près du quotidien du couple. La force de son récit réside précisément dans sa capacité à illustrer la vie d’un couple aimant et harmonieux, et sa réaction à une situation inhabituelle. Le Fantastique s’immisce peu à peu dans l’histoire, mais de manière tellement furtive qu’on ne sait comment comprendre les événements. Ce qui est assez plaisant il faut le reconnaître.

Son calvaire prenant des proportions inquiétantes, Hyeon-soo va donc naturellement se tourner vers une clinique spécialisée dans les troubles du sommeil, qui va lui proposer toutes sortes de conseils et de médicaments. Et des petits trucs sur l’aménagement de leur appartement afin d’éviter toute forme d’accident. Au début tout semble aller dans la bonne direction. Mais finalement l’amélioration s’arrête aussi vite qu’elle a commencé. Appelée en renfort, la belle-mère va faire intervenir une médium, et c’est là que le film évolue vers autre chose. La médium sentira une présence malfaisante, très puissante, sans parvenir à en dire plus et à mettre le doigt sur le « fantôme » qui serait la cause des troubles grandissants de Hyeon-soo. Le couple va alors chercher une explication surnaturelle, et se mettre en quête d’événements violents ayant pu toucher leur cercle proche. Commence une recherche fastidieuse auprès des ex petits-amis éconduits. Elle ne donnera pas de résultats tangibles.

Sleep est un film captivant, à l’atmosphère envoûtante. Maîtrisé de la première à la dernière image, le spectateur y partage un moment clef de la vie d’un couple ordinaire. Selon sa propre sensibilité, pour expliquer ce qu’il voit à l’écran, le spectateur empruntera deux directions qui n’ont rien en commun. L’amateur de fantastique choisira naturellement le surnaturel, la poésie, tandis que le rationnel se raccrochera à des éléments plus cartésiens.

Quoi qu’il en soit, chacun trouvera dans Sleep matière à satisfaction. Questionné sur le sujet, Jason Yu s’en est d’ailleurs amusé, se gardant bien de dire de quel côté il se rangeait. Avec sa maîtrise du cadre et de l’espace, le metteur en scène se place déjà comme l’un des grands espoirs du cinéma coréen. L’empathie dont il fait preuve pour ses personnages est le petit plus qui a convaincu les membres du Jury Longs-Métrages du dernier Festival de Gérardmer. Son « feel good horror movie » comme il le décrit lui-même a pleinement mérité son Grand Prix.

Jérôme Magne

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