
Un film d’Edgar Wright
En 1982 Stephen King publiait le roman dystopique Running Man sous le pseudonyme de Richard Bachman. Cinq années plus tard Paul Michael Glaser (oui, le célèbre comédien ayant incarné le Starsky de la série policière Starsky et Hutch) en faisait une adaptation survitaminée et aujourd’hui sacrément rétro pour le grand écran.

Avec une star des films d’action de l’époque comme interprète principal, Arnold Schwarzenegger, le film allait s’éloigner de l’histoire originale. Celle-ci était en effet bien différente de celle du blockbuster d’action, ce dernier se terminant sur une note positive, loin de la vision de fin du monde décrite par le romancier. Le roman de King était beaucoup plus noir, sa violence omniprésente et son atmosphère ne laissait aucune place à l’espoir. Le sujet avait d’ailleurs déjà été porté à l’écran en 1983 en France avec Le Prix du Danger, film d’Yves Boisset dans lequel Gérard Lanvin interprétait un jeune chômeur cherchant à s’extraire de sa condition en participant à un jeu télévisé. Le film était lui inspiré de la nouvelle du même nom de Robert Sheckley, grand nom de la littérature d’anticipation américaine. Deux auteurs avec la même intention, celle de dépeindre la déshumanisation de la société, de faire la critique du voyeurisme et du sensationnalisme des médias modernes, afin de maintenir les masses laborieuses à leur place en les abrutissant.

Le Running Man imaginé par le réalisateur anglais Edgar Wright s’inspire plus de la vision de Stephen King. Le film est plus noir, plus cynique, tout en restant une superproduction d’action. La société qui y est décrite nous montre un monde scindé en deux parties, d’un côté les « nantis », de l’autre le « bas peuple », qui se bat pour survivre dans une société en pleine crise. Dans celle-ci les barres d’habitation surpeuplées le disputent aux taudis en tout genre, chacun se débrouille comme il peut pour gagner péniblement sa croûte.
Ben Richards est un contre-maître au chômage. Licencié pour avoir porté la parole de membres de son équipe face à une catastrophe sanitaire (en dénonçant son employeur devant les syndicats des potentiels risques d’irradiations pouvant les frapper), il doit se résoudre à tenter d’être sélectionné pour participer des jeux de télé-réalités tous plus débiles et cruels les uns que les autres. Avec l’espoir de gagner suffisamment d’argent pour payer les soins de sa petite fille gravement malade… Là Edgar Wright en profite pour faire un petit clin d’œil à l’évolution récente de la TV, même si dans son film la caricature est poussée à l’extrême.

En réussissant haut la main les épreuves de sélection Ben va attirer le regard de Dan Killian, le producteur vedette de l’émission Running Man du consortium Network. Celui-ci le convaincra de tenter sa chance au Running Man et de peut-être remporté le Prix d’un milliard de dollars, plutôt que de jouer à des jeux beaucoup moins dotés. Car les masses laborieuses sont maintenues à leur place à coup de jeux télévisés outranciers faisant appel aux instincts les plus bas de l’humanité. Au sommet de ces jeux, le Running Man est la Rolls du divertissement. Le principe est simple, un candidat doit échapper pendant trente jours à un groupe de 6 chasseurs chargés de le tuer. Le candidat reçoit 1000 dollars et il dispose d’une avance de 12 heures avant le début de la chasse. Les citoyens peuvent participer à la traque, diffusée partout sur écrans géants et TV à l’aide de drones suivant l’équipe de chasseurs.
Dans la peau de Ben Richards, le comédien Glen Powell (la série Scream Queens, Top Gun : Maverick) s’en donne à cœur joie dans un rôle très physique et sans retenue. Son personnage est un homme poussé par le désespoir, dont les actions sont imprévisibles. Au fil de l’émission, le producteur Dan Killian (excellent Josh Brolin, sourire carnassier et art de la manipulation à son maximum) se félicite de l’avoir sélectionné tant il fait preuve de qualités très cinégéniques. Ben Richards va franchir avec brio les étapes jour après jour, se rapprochant d’une potentielle victoire jamais atteinte auparavant.

Edgar Wright a fait de son film un divertissement qui remplit totalement sa mission. Il n’en a pas oublié pour autant de parsemer son histoire de petites touches montrant ce qu’il pense des médias actuels, de l’abrutissement des masses et du pouvoirs des puissants qui contrôlent les médias. Il évoque aussi les dangers de l’Intelligence Artificielle, qui peut aujourd’hui créer une fausse réalité de la plus convaincante des manières. Son film se termine par une conclusion qui n’est ni celle du roman original ni celle du film de 1987. Assez originale, elle ouvre l’histoire à un possible retournement de situation…
Jérôme Magne