33ème Festival International du Film Fantastique de Gérardmer

Le premier Festival International du Film Fantastique de Gérardmer, alors sobrement appelé Fantastica, s’est tenu en 1994. Il prenait la suite du Festival International du Film Fantastique d’Avoriaz. Au fil des éditions l’événement allait s’étoffer en dépassant le cadre du cinéma et en s’ouvrant sur de nouveaux horizons. Aujourd’hui on se réfère simplement au festival comme le « Festival de Gérardmer », et sa notoriété est bien assise, tant au plan national qu’à l’international. Pendant les six jours que dure la manifestation (cette année l’organisation innovait en ajoutant un jour de plus, commençant dès le mardi soir) la ville se transforme. Décors, animations, rencontres avec des artistes liés au genre, les rues de la Perle des Vosges sont alors le théâtre de petits mouvements de foule incessants. Sans parler des multiples processions des fidèles spectateurs, qui traversent la ville, d’une salle de projection à l’autre.
Ce millésime n’a pas fait exception, cette année du 27 janvier au 1er février 2026. Une fois de plus, le Festival a dépassé le cadre des salles obscures en proposant masterclass (le génial Neil Marshall, connu des amateurs pour Dog Soldiers, The Descent, auquel Aude Hesbert -Directrice Générale de Hopscotch Cinéma, l’ex-Public Système Cinéma organisant le festival de Gérardmer- a rendu hommage), table ronde Asie, exposition « Face à l’horreur: les masques dans le cinéma», sans oublier la traditionnelle zombie walk, cette année sous des cieux cléments.
Les Jurys Longs-Métrages et Courts-Métrages étaient présidés par Alice Taglioni, pour le premier, tandis que Benjamin Rocher était à la tête du second. Aux côtés d’Alice Taglioni, Alice David, Nadège Beausson-Diagne, Nathan Ambrosioni, Oulaya Amamra, Cascadeur, Maud Wyler et Joséphine de Meaux tandis que Benjamin Rocher (on se rappelle de son premier long-métrage La Horde, co-réalisé avec Yannick Dahan, projeté en 2010 au festival et qui avait récolté le Prix du Jury Sci Fi) était assisté d’Ava Matthey, Hakim Atoui, Jean-Baptiste-Durand et Simone Ringer.
Pendant les six jours du festival chaque fine équipe allait décortiquer son lot de productions (9 longs-métrages et 5 courts-métrages), qui, on peut l’affirmer d’entrée, étaient homogènes, de bonne qualité pour la plupart.

Présenté en compétition, Nervures de Raymond St-Jean était un film canadien très immersif. Dès les premières images le réalisateur esquissait une fine toile qui allait s’abattre sur les protagonistes et ne se dissiperait qu’aux toutes dernières images. On y ferait la connaissance d’Isabelle, une jeune fille ayant décidé de rendre visite à ses parents dans la petite ville quasi déserte de Saint-Etienne. Accompagnée de sa petite amie, elle aurait la surprise de découvrir que son père était décédé quelques jours plus tôt, et que sa mère avait des absences de plus en plus régulières. Dans la maison voisine, le nouvel occupant, ancien médecin, se livrerait à d’étranges expériences avec les plantes, en imaginant une symbiose possible de l’Homme avec la Nature. En réalisant Nervures Robert St-Jean emprunte certains thèmes et effets visuels à David Cronenberg, et sa mise en scène, sobre fait de nous les témoins d’un dénouement très poétique, au cœur de la forêt canadienne.

Autre film présenté en compétition, Don’t leave the kids alone du mexicain Emilio Portes embarquait le spectateur dans une histoire tout en tension, de la première image (un accident de la route, dévastateur, une voiture renversée, une moto en morceaux, des débris partout, les bagages du véhicule éparpillés alentours) à la dernière. Le récit se déroule quasiment dans un même lieu, une immense maison ayant été le théâtre de sanglants événements. Catalina et ses deux jeunes enfants (7 et 10 ans) viennent d’y emménager après la disparition tragique de leur père. Un soir Catalina se prépare à sortir, lorsque la baby-sitter décommande sa venue. La mère doit rencontrer d’urgence le notaire afin de lui signaler une erreur dans l’acte de vente, elle se résout donc à laisser seuls les deux bambins, qui lui ont bien évidemment promis d’être bien sages. Sitôt partie, d’étranges phénomènes surviennent dans la maison, alors que les gamins commencent à faire un maximum de bêtises. Don’t leave the kids alone n’est pas exempt de défaut (un cadrage parfois un peu brouillon), mais son interprétation est exceptionnelle. Dans le rôle des deux frangins, Ricardo Galina (Emiliano) et Juan Pablo Velasco (Mati) font des merveilles, le premier en cadet souffre-douleur sous médocs (qui a justement oublié de les prendre, c’est bien là le problème), le second en aîné abusif, qui maltraite doucement son petit frère, sans jamais aller vraiment jusqu’au bout. Le film est reparti du Festival avec le Prix du Jury Jeunes de la Région Grand-Est.

Redux Redux a récolté beaucoup d’enthousiasme lors de ses projections dans les salles géromoises. Sélectionné en compétition, ce thriller d’anticipation suivait le parcours, en boucle, d’Irene Kelly, une mère qui pourchasse le tueur de sa fille à travers des univers parallèles, le multivers, répétant sans cesse les mêmes gestes de fureur, dans l’espoir de trouver un monde où sa fille n’est pas morte sous les mains du meurtrier. Série B mâtinée de science-fiction, Redux Redux est un film bourré d’énergie, entraînant, dont le concept rappellera le génial Un jour sans fin d’Harold Ramis ou encore l’efficace Edge of Tomorrow de Doug Liman, qui nous montrait un Tom Cruise mourant encore et encore, avant de pouvoir enfin trouver la clef du salut de l’Humanité. Au gré des passages d’un univers à un autre, Irene perd chaque un petit peu de son humanité. Dans cette quête sans fin, ce n’est pas tant les mises à mort qui sont intéressantes, mais plutôt les petites choses qui montrent qu’Irene cherche malgré tout à conserver un peu de son identité, alors qu’elle répète des gestes qu’elle exécute depuis si longtemps, avec toujours la même rage. Le petit côté Terminator (celui de 1984) de James Cameron n’est pas non plus pour nous déplaire. Redux Redux est reparti des Vosges avec le Prix du Public. Disponible en VOD le 1er mars sur FILMO.

Junk World de Takahide Hori était la préquelle de l’ovni Junk Head, sorti sous un premier montage en 2017, puis retravaillé et à nouveau distribué en 2021 en salles. Entièrement réalisé en stop-motion, Junk World est une plongée dans un imaginaire indescriptible, mêlant science-fiction, écologie, cyber-punk ou encore grand-guignol. A part dans la sélection en compétition du festival de Gérardmer, le film a stupéfait les spectateurs, dans un sens comme dans l’autre. Complètement captivée, ou complètement réfractaire, l’audience n’est pas restée insensible à cette fable futuriste mêlant des thèmes actuels à un humour très particulier. On remarquera que le la trame narrative du film ne lui rend pas forcément service, les nombreux rembobinages ne participant pas à la simplification du récit et au contraire le compliquant. Reste que Junk World est un OVNI comme on en voit rarement au cinéma, et que sa virtuosité technique est sidérante. En salle le 13 mai.

Cadet du kazakhstanais Adilkhan Yerzhanov était également en compétition. D’un abord plutôt rébarbatif, le film nous faisait partager le quotidien d’une mère, Alina, et son fils, Serik, jeune garçon introverti inscrit dans une prestigieuse école militaire implantée au fin fond du Kazakhstan. Subissant les brimades de se camarades de classe, Serik va devoir s’endurcir pour trouver sa place, alors que sa mère fera des pieds et des mains pour prouver qu’il est capable de s’intégrer. Visuellement peu séduisant, Cadet montre son intérêt par la mise en scène, très neutre, froide, et par l’interprétation de l’ensemble des comédiens. Comme bien souvent, le côté art et essai, limite abscons a séduit la Critique et le Jury. Cadet est donc reparti de Gérardmer avec ces deux Prix. L’annonce lors du palmarès s’est accompagnée d’un tollé général, la clameur générale couvrant presque le discours de l’inénarrable Philippe Rouyer, habitué des lieux.

Dans la sélection des films en compétitions, The Weed Eaters faisait office de petit plaisir coupable, ces petites péloches au premier degré assumé, qui n’ont peur de rien et surtout pas du grotesque. On y partageait le réveillon de la nouvelle année d’un quatuor très disparate, au cœur de la campagne néo-zélandaise. Fervents fumeurs d’herbe, les quatre jeunes tombent sur une beuh particulièrement puissante dans la veille cabane d’un fermier voisin. L’herbe en question va réveiller des appétits féroces chez eux, le gore sera alors mis à l’honneur. Annoncé comme un gros délire du samedi soir, The Weed Eaters emprunte d’abord un côté prévisible, pour ensuite prendre une tournure plus originale. On aurait plus vu le film dans la Nuit Décalée, mais le film s’en sort plutôt bien, il a décroché le Prix du Jury, ex-aequo avec Cadet. Ce petit délire d’1 heure 20 nous a rappelé d’autres comédies gores potaches projetées à Gérardmer les années passées, on pense notamment à Zombeavers, Cooties ou encore le culte Tucker et Dale fightent le Mal.

Film fantastique austro-allemand, Welcome Home Baby nous plonge dans l’histoire de Judith, médecin urgentiste à Berlin qui apprend qu’elle vient d’hériter d’une villa en Autriche. Abandonnée dans son enfance, elle n’a aucun souvenir de ce père médecin dont elle va récupérer la demeure. Elle se rend sur place avec son mari, bien décidée à la vendre au plus vite. Mais très vite elle réalisera que les événements se ligueront contre elle, et ne lui permettront plus de repartir. Film d’ambiance bien maîtrisé, Welcome Home Baby est un étouffant voyage au cœur de la psyché d’une femme qui a oublié tout un pan de son enfance. Dans le rôle de Judith, la comédienne autrichienne Julia Franz Richter habite chaque plan avec intensité. Tantôt amnésique, tantôt volontaire, elle traverse l’histoire avec une volonté farouche. Le film est anxiogène. Il alterne les images fantasmagoriques et les scènes plus réalistes. Entre les deux, Judith a bien du mal à discerner le vrai du faux. En compétition de cette 33ème édition du Festival de Gérardmer, le film n’a pas été récompensé. Verdict un peu dur pour un film prenant du début à la fin, doté d’une solide interprétation.

Dernier film de la compétition visionné, Mother’s baby, co-production autrichienne-suisse-allemande où nous suivons la dépression post-partum d’une mère persuadée que son bébé n’est pas le sien. Julia est une chef d’orchestre renommée de 40 ans, elle et son mari Georg souhaitent depuis longtemps avoir un enfant. Grâce à des traitements de pointe d’une clinique privée Julia va tomber enceinte et le couple va accueillir le nouveau-né. Problème, l’accouchement ne va pas se passer aussi simplement que prévu, sitôt apparu le bébé sera retiré des bras de sa mère pour partir en soins intensifs. Plusieurs heures plus tard l’enfant sera amené dans la chambre de Julia, mais celle-ci ne ressentira aucun lien pour le petit être. Est-ce bien son bébé ? Mother’s baby est plus un thriller psychologique qu’un film Fantastique au sens habituel. Cela n’empêche pas le film de balader le spectateur (Julia -Marie Leuenberger, parfaite- est-elle parano, ou a-t-elle réellement découvert quelque chose) et d’aborder le thème de la maternité d’une étrange manière. Le film de Johanna Moder a été le grand gagnant de cette 33ème édition, puisque le Jury Longs-Métrages lui a décerné le Grand Prix du Festival.
Mais le Festival de Gérardmer ne se résume pas aux seuls films présentés en compétition. Une sélection Hors Compétition est projetée chaque année, et elle propose souvent des films qui valent le détour, et qui parfois retiennent autant l’attention, voire plus, que ceux de la sélection en compétition. Nous allons évoquer ici ceux qui nous ont particulièrement marqué.

I live here now était le premier film de Julie Pacino, film du célèbre comédien. Dans ce long-métrage à l’apparence originale, le spectateur faisait la connaissance de Rose, une aspirante comédienne bloquée dans les traumas de son enfance. Dans un étrange motel perdu au milieu de nulle part, Rose faitt le point sur sa vie, ses ambitions, son passé revenant la hanter tout au long du récit. L’originalité du film de Julie Pacino vient à la fois de son principe de narration (on ne sait jamais vraiment où l’on est, ni quand) et de ses décors et couleurs. Les décors, très kitschs, et les couleurs, dans les tons rosés, acidulés sont une invitation à un état de rêverie. Les spectateurs réceptifs sont immédiatement happés dans cette rêverie. Celle-ci est renforcée par une bande-son inventive qui donne du corps à des images irréelles. Dans un registre très changeant, la comédienne Lucy Fry (Vampire Academy, la série Wolf Creek, tirée des films de Greg McLean) excelle. Elle est très convaincante dans tous les registres que traverse son personnage.
La mise en scène de Julie Pacino n’est pas sans rappeler celle d’un autre mythe du Septième Art, David Lynch. Le spectateur ne peut s’empêcher, devant certaines scènes, certains tableaux, de penser à la série Twin Peaks du début des années 90, et ressuscitée en 2017 pour une ultime saison. Mais si la réalisatrice propose des idées visuellement intéressantes, elle n’a pas encore la maîtrise et le génie de Lynch…

Vieja loca de Martin Mauregui était une autre pépite espagnole projetée Hors Compétition. On y partageait le délire d’une grand-mère, Alicia, qui a perdu la tête et va faire passer une nuit cauchemardesque (et le mot prend ici tout son sens !) à Pedro, l’ex petit ami de sa fille Laura. Celui-ci est venu s’assurer qu’elle va bien à la demande de Laura, car elle vit seule dans sa vieille et grande demeure, et suit un traitement pour ses pertes de mémoire. Quasi huis clos, Vieja loca donne à l’immense Carmen Maura l’occasion de nous rappeler à quel point elle est toujours capable d’endosser, à 80 ans, des personnages complètement différents. Ici elle oscille entre des personnalités qui n’ont rien à voir, la schizophrène qui vit à une autre époque, et la gentille grand-mère qui, par moment, reprend ses esprits. Dans des décors dignes des vieux films d’épouvante de la Hammer, Alicia et Pedro s’affrontent, mais le combat est déséquilibré. Vieja loca est plus une comédie sanglante et noire qu’un film fantastique, il n’empêche, les réactions du public ont été révélatrices. Les nombreux applaudissements ont marqué les moments forts du récit, et ont repris de plus belle à l’issue de la projection.

Silence d’Eduardo Casanova était une autre trouvaille ibérique. Une trouvaille étonnante, puissante malgré sa courte durée (56 minutes !). Dans ce laps de temps le réalisateur madrilène nous invitait à un voyage à travers le temps, aux côtés de vampires attendrissants, confrontés à la mortalité de leurs proches, lorsqu’ils sont humains, plus qu’à la leur. Le film propose des tableaux graphiques très originaux, et les dialogues sont souvent hilarants. En traversant les âges, les vampires s’interrogent sur leur espèce, leur devenir et leur possible rapprochement avec les autres humains. La solitude et les années sida accompagnent l’histoire jusqu’à un final porteur d’histoire et de paix. Avec Silence, Eduardo Casanova met en scène une autre histoire décalée, qui n’appartient qu’à lui. Bien connu à Gérardmer, il avait en effet raflé trois Prix lors de l’édition 2023 avec La Pieta, le Grand Prix, le Prix du Public, et le Prix du Jury Jeunes. Il continue ici son exploration de territoires étranges.

Alter ego de Nicolas Charvet et Bruno Lavaine a été une bonne petite surprise, un bol d’oxygène salvateur dans l’ambiance parfois étouffante (au sens propre comme au figuré, la confortable salle du Casino faisait notamment plus penser à un sauna qu’à une salle de cinéma !) des salles bondées de la Perle des Vosges. Sur un postulat délirant (un père de famille modèle voit une famille voisine s’installer dans la maison mitoyenne, le voisin est son sosie parfait, les cheveux en plus), les deux réalisateurs concoctent un film à la fois étrange (d’où sa présence à Gérardmer) et diablement cocasse. Les situations parfois exagérées fonctionnent bien, les dialogues sont bien écrits, ils font mouche à chaque fois. Avec ses faux-airs de vaudeville, Alter ego prouve une fois encore que la comédie française a de beaux talents dans ses rangs. Laurent Lafitte et Blanche Gardin sont excellents, et la comédienne ukrainienne Olga Kurylenko (mise à l’honneur cette année, au travers d’une rétrospective) s’acquitte de son rôle de femme parfaite avec une facilité convaincante. En salle le 4 mars.

Gros événement attendu avec impatience au Festival, Retour à Silent Hill était le nouveau film de Christophe Gans, présenté en avant-première à l’issue de la cérémonie de clôture. Scruté à la loupe par les hordes de fidèles du jeu Konami, le film avait récolté les mêmes remarques que la première adaptation du jeu, Silent Hill, réalisée par le même Christophe Gans 20 années plus tôt. Tantôt jugé pas assez fidèle à l’univers du jeu, ou décevant pour son utilisation des effets spéciaux, le nouveau film de Gans allait susciter une ribambelle de commentaires inutilement hargneux. Au final, Retour à Silent Hill nous a séduit à plus d’un titre, à commencer par son côté visuel, très immersif, ses décors, sa musique et aussi pour sa forte dimension poétique. Loin du ratage annoncé par les armées de trolls sur la toile, bien avant sa sortie cinéma, le nouveau film de Christophe Gans nous a convaincu par sa sincérité. En salle le 4 février.
Sur le chemin du retour en quittant les rues encore bondées de la Ville, nous avons ressenti un sentiment ô combien familier. L’impression d’avoir partagé avec les amateurs du genre des moments particuliers, au cours d’une forme de communion qui n’est pas sans rappeler la secte féminine de Welcome Home Baby… C’est aussi çà, l’esprit Gérardmer…
On se dit à l’année prochaine, du mardi 26 janvier au dimanche 31 janvier 2027.
Jérôme Magne




