Alter ego

 

Un film de Nicolas Charvet et Bruno Lavaine

Présenté en avant-première dans la section Hors-Compétition du 33ème Festival International du Film Fantastique de Gérardmer, Alter ego avait a priori des airs de vilain petit canard dont on ne sait ce qu’il fait là. Film fantastique, comédie ?

On avait tort. Car même si l’argument « fantastique » n’est pas des plus courants, il est bien là et prend un malin plaisir à s’amuser avec les esprits les plus cartésiens. Alex Floutard (Laurent Lafitte, époustouflant comme bien souvent) découvre un jour que son nouveau voisin, Axel Chambon (Laurent Lafitte 2.0), est son sosie parfait. Oui mais en mieux, en plus séduisant, sans calvitie, et aussi bien plus marrant. Axel s’est installé avec sa femme Tatiana (Olga Kurylenko) dans la maison à côté de la sienne, et ne tarde pas à charmer l’ensemble du voisinage. Alex semble être le seul à voir la ressemblance, que même son épouse, Nathalie (Blanche Gardin, tout aussi époustouflante) ne voit pas. Étonnant, non ?

Pour couronner le tout, Alex va découvrir qu’Axel a décroché un poste dans la PME dans laquelle il travaille, à un poste clef ! Nicolas Charvet et Bruno Lavaine plongent immédiatement le spectateur dans l’absurde, et la grande réussite de leur film tient dans le comique de nombreuses situations. Mais Alter ego est plus que cela, car en même temps, le spectateur ressent toujours un curieux malaise, diffus mais bien là, devant l’irrationnel du sujet.

Très bien écrit, avec des situations cocasses, parfois exagérées, mais fonctionnant très bien, Alter ego nous offre une histoire entraînante, bien qu’irréaliste. On rit énormément au côté très vaudeville de certaines situations, aux pitreries irrésistibles des deux Laurent Lafitte (cf. la scène « tu n’as pas entendu un bruit », sortie toute droit d’un des meilleurs Francis Veber), et les rebondissements ne manquent pas. Quand on pense avoir tout vu, eh bien non, les deux réalisateurs trouvent encore le moyen de nous étonner avec des échanges aussi hilarants que surprenants.

Tout est fait pour désarçonner le spectateur. Les deux réalisateurs enchaînent les trouvailles, les gags visuels ne manquent pas (Zabou Breitman est ici affublée d’une … moustache ?), et le monde du travail est toujours abordé avec un grand esprit critique (on se rappelle leur émission Message à caractère informatif diffusée à la fin des années 90). L’unité de lieu (le film se déroule principalement dans les deux maisons voisines) n’empêche en rien le développement de l’histoire. Le côté absurde est toujours présent, mais il laisse peu à peu la place à une facette étrange, plus noire, lorsqu’on se met à partager les doutes d’Alex sur Axel.

Lors de la 33ème édition du Festival International du Film Fantastique de Gérardmer, Nicolas Charvet et Bruno Lavaine étaient venus présenter le film au public, accompagnés d’Olga Kurylenko. La comédienne ukrainienne était présente en tant qu’invitée d’honneur, ce qui a permis au public de redécouvrir trois de ses films, Dans la brume, Centurion (de Neil Marshall, également présent en tant qu’invité d’honneur) et The Room (en compétition Longs-Métrages lors de l’édition 2020 du Festival). Elle en a profité pour rappeler son attachement à la France, avant de revenir sur le tournage du film avec les deux réalisateurs.

On gardera de ce film un souvenir à part lors du Festival de Gérardmer. Des éclats de rire tonitruants, au cœur des ténèbres du genre.

Jérôme Magne

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33ème Festival International du Film Fantastique de Gérardmer

33ème Festival International du Film Fantastique de Gérardmer

Le premier Festival International du Film Fantastique de Gérardmer, alors sobrement appelé Fantastica, s’est tenu en 1994. Il prenait la suite du Festival International du Film Fantastique d’Avoriaz. Au fil des éditions l’événement allait s’étoffer en dépassant le cadre du cinéma et en s’ouvrant sur de nouveaux horizons. Aujourd’hui on se réfère simplement au festival comme le « Festival de Gérardmer », et sa notoriété est bien assise, tant au plan national qu’à l’international. Pendant les six jours que dure la manifestation (cette année l’organisation innovait en ajoutant un jour de plus, commençant dès le mardi soir) la ville se transforme. Décors, animations, rencontres avec des artistes liés au genre, les rues de la Perle des Vosges sont alors le théâtre de petits mouvements de foule incessants. Sans parler des multiples processions des fidèles spectateurs, qui traversent la ville, d’une salle de projection à l’autre.

Ce millésime n’a pas fait exception, cette année du 27 janvier au 1er février 2026. Une fois de plus, le Festival a dépassé le cadre des salles obscures en proposant masterclass (le génial Neil Marshall, connu des amateurs pour Dog Soldiers, The Descent, auquel Aude Hesbert -Directrice Générale de Hopscotch Cinéma, l’ex-Public Système Cinéma organisant le festival de Gérardmer- a rendu hommage), table ronde Asie, exposition « Face à l’horreur: les masques dans le cinéma», sans oublier la traditionnelle zombie walk, cette année sous des cieux cléments.

Les Jurys Longs-Métrages et Courts-Métrages étaient présidés par Alice Taglioni, pour le premier, tandis que Benjamin Rocher était à la tête du second. Aux côtés d’Alice Taglioni, Alice David, Nadège Beausson-Diagne, Nathan Ambrosioni, Oulaya Amamra, Cascadeur, Maud Wyler et Joséphine de Meaux tandis que Benjamin Rocher (on se rappelle de son premier long-métrage La Horde, co-réalisé avec Yannick Dahan, projeté en 2010 au festival et qui avait récolté le Prix du Jury Sci Fi) était assisté d’Ava Matthey, Hakim Atoui, Jean-Baptiste-Durand et Simone Ringer.

Pendant les six jours du festival chaque fine équipe allait décortiquer son lot de productions (9 longs-métrages et 5 courts-métrages), qui, on peut l’affirmer d’entrée, étaient homogènes, de bonne qualité pour la plupart.

Le docteur aime la nature (Nervures)

Présenté en compétition, Nervures de Raymond St-Jean était un film canadien très immersif. Dès les premières images le réalisateur esquissait une fine toile qui allait s’abattre sur les protagonistes et ne se dissiperait qu’aux toutes dernières images. On y ferait la connaissance d’Isabelle, une jeune fille ayant décidé de rendre visite à ses parents dans la petite ville quasi déserte de Saint-Etienne. Accompagnée de sa petite amie, elle aurait la surprise de découvrir que son père était décédé quelques jours plus tôt, et que sa mère avait des absences de plus en plus régulières. Dans la maison voisine, le nouvel occupant, ancien médecin, se livrerait à d’étranges expériences avec les plantes, en imaginant une symbiose possible de l’Homme avec la Nature. En réalisant Nervures Robert St-Jean emprunte certains thèmes et effets visuels à David Cronenberg, et sa mise en scène, sobre fait de nous les témoins d’un dénouement très poétique, au cœur de la forêt canadienne.

On avait dit qu’on serait sages (Don’t leave the kids alone)

Autre film présenté en compétition, Don’t leave the kids alone du mexicain Emilio Portes embarquait le spectateur dans une histoire tout en tension, de la première image (un accident de la route, dévastateur, une voiture renversée, une moto en morceaux, des débris partout, les bagages du véhicule éparpillés alentours) à la dernière. Le récit se déroule quasiment dans un même lieu, une immense maison ayant été le théâtre de sanglants événements. Catalina et ses deux jeunes enfants (7 et 10 ans) viennent d’y emménager après la disparition tragique de leur père. Un soir Catalina se prépare à sortir, lorsque la baby-sitter décommande sa venue. La mère doit rencontrer d’urgence le notaire afin de lui signaler une erreur dans l’acte de vente, elle se résout donc à laisser seuls les deux bambins, qui lui ont bien évidemment promis d’être bien sages. Sitôt partie, d’étranges phénomènes surviennent dans la maison, alors que les gamins commencent à faire un maximum de bêtises. Don’t leave the kids alone n’est pas exempt de défaut (un cadrage parfois un peu brouillon), mais son interprétation est exceptionnelle. Dans le rôle des deux frangins, Ricardo Galina (Emiliano) et Juan Pablo Velasco (Mati) font des merveilles, le premier en cadet souffre-douleur sous médocs (qui a justement oublié de les prendre, c’est bien là le problème), le second en aîné abusif, qui maltraite doucement son petit frère, sans jamais aller vraiment jusqu’au bout. Le film est reparti du Festival avec le Prix du Jury Jeunes de la Région Grand-Est.

Faut pas chercher Irene (Redux Redux)

Redux Redux a récolté beaucoup d’enthousiasme lors de ses projections dans les salles géromoises. Sélectionné en compétition, ce thriller d’anticipation suivait le parcours, en boucle, d’Irene Kelly, une mère qui pourchasse le tueur de sa fille à travers des univers parallèles, le multivers, répétant sans cesse les mêmes gestes de fureur, dans l’espoir de trouver un monde où sa fille n’est pas morte sous les mains du meurtrier. Série B mâtinée de science-fiction, Redux Redux est un film bourré d’énergie, entraînant, dont le concept rappellera le génial Un jour sans fin d’Harold Ramis ou encore l’efficace Edge of Tomorrow de Doug Liman, qui nous montrait un Tom Cruise mourant encore et encore, avant de pouvoir enfin trouver la clef du salut de l’Humanité. Au gré des passages d’un univers à un autre, Irene perd chaque un petit peu de son humanité. Dans cette quête sans fin, ce n’est pas tant les mises à mort qui sont intéressantes, mais plutôt les petites choses qui montrent qu’Irene cherche malgré tout à conserver un peu de son identité, alors qu’elle répète des gestes qu’elle exécute depuis si longtemps, avec toujours la même rage. Le petit côté Terminator (celui de 1984) de James Cameron n’est pas non plus pour nous déplaire. Redux Redux est reparti des Vosges avec le Prix du Public. Disponible en VOD le 1er mars sur FILMO.

Un drôle de petit robot (Junk World)

Junk World de Takahide Hori était la préquelle de l’ovni Junk Head, sorti sous un premier montage en 2017, puis retravaillé et à nouveau distribué en 2021 en salles. Entièrement réalisé en stop-motion, Junk World est une plongée dans un imaginaire indescriptible, mêlant science-fiction, écologie, cyber-punk ou encore grand-guignol. A part dans la sélection en compétition du festival de Gérardmer, le film a stupéfait les spectateurs, dans un sens comme dans l’autre. Complètement captivée, ou complètement réfractaire, l’audience n’est pas restée insensible à cette fable futuriste mêlant des thèmes actuels à un humour très particulier. On remarquera que le la trame narrative du film ne lui rend pas forcément service, les nombreux rembobinages ne participant pas à la simplification du récit et au contraire le compliquant. Reste que Junk World est un OVNI comme on en voit rarement au cinéma, et que sa virtuosité technique est sidérante. En salle le 13 mai.

Le souffre-douleur se rebiffe (Cadet)

Cadet du kazakhstanais Adilkhan Yerzhanov était également en compétition. D’un abord plutôt rébarbatif, le film nous faisait partager le quotidien d’une mère, Alina, et son fils, Serik, jeune garçon introverti inscrit dans une prestigieuse école militaire implantée au fin fond du Kazakhstan. Subissant les brimades de se camarades de classe, Serik va devoir s’endurcir pour trouver sa place, alors que sa mère fera des pieds et des mains pour prouver qu’il est capable de s’intégrer. Visuellement peu séduisant, Cadet montre son intérêt par la mise en scène, très neutre, froide, et par l’interprétation de l’ensemble des comédiens. Comme bien souvent, le côté art et essai, limite abscons a séduit la Critique et le Jury. Cadet est donc reparti de Gérardmer avec ces deux Prix. L’annonce lors du palmarès s’est accompagnée d’un tollé général, la clameur générale couvrant presque le discours de l’inénarrable Philippe Rouyer, habitué des lieux.

J’ai une de ces dalles (The Weed Eaters)

Dans la sélection des films en compétitions, The Weed Eaters faisait office de petit plaisir coupable, ces petites péloches au premier degré assumé, qui n’ont peur de rien et surtout pas du grotesque. On y partageait le réveillon de la nouvelle année d’un quatuor très disparate, au cœur de la campagne néo-zélandaise. Fervents fumeurs d’herbe, les quatre jeunes tombent sur une beuh particulièrement puissante dans la veille cabane d’un fermier voisin. L’herbe en question va réveiller des appétits féroces chez eux, le gore sera alors mis à l’honneur. Annoncé comme un gros délire du samedi soir, The Weed Eaters emprunte d’abord un côté prévisible, pour ensuite prendre une tournure plus originale. On aurait plus vu le film dans la Nuit Décalée, mais le film s’en sort plutôt bien, il a décroché le Prix du Jury, ex-aequo avec Cadet. Ce petit délire d’1 heure 20 nous a rappelé d’autres comédies gores potaches projetées à Gérardmer les années passées, on pense notamment à Zombeavers, Cooties ou encore le culte Tucker et Dale fightent le Mal.

Judith aurait dû rester à Berlin (Welcome Home Baby)

Film fantastique austro-allemand, Welcome Home Baby nous plonge dans l’histoire de Judith, médecin urgentiste à Berlin qui apprend qu’elle vient d’hériter d’une villa en Autriche. Abandonnée dans son enfance, elle n’a aucun souvenir de ce père médecin dont elle va récupérer la demeure. Elle se rend sur place avec son mari, bien décidée à la vendre au plus vite. Mais très vite elle réalisera que les événements se ligueront contre elle, et ne lui permettront plus de repartir. Film d’ambiance bien maîtrisé, Welcome Home Baby est un étouffant voyage au cœur de la psyché d’une femme qui a oublié tout un pan de son enfance. Dans le rôle de Judith, la comédienne autrichienne Julia Franz Richter habite chaque plan avec intensité. Tantôt amnésique, tantôt volontaire, elle traverse l’histoire avec une volonté farouche. Le film est anxiogène. Il alterne les images fantasmagoriques et les scènes plus réalistes. Entre les deux, Judith a bien du mal à discerner le vrai du faux. En compétition de cette 33ème édition du Festival de Gérardmer, le film n’a pas été récompensé. Verdict un peu dur pour un film prenant du début à la fin, doté d’une solide interprétation.

Il est pas un peu bizarre, ce bébé ? (Mother’s baby)

Dernier film de la compétition visionné, Mother’s baby, co-production autrichienne-suisse-allemande où nous suivons la dépression post-partum d’une mère persuadée que son bébé n’est pas le sien. Julia est une chef d’orchestre renommée de 40 ans, elle et son mari Georg souhaitent depuis longtemps avoir un enfant. Grâce à des traitements de pointe d’une clinique privée Julia va tomber enceinte et le couple va accueillir le nouveau-né. Problème, l’accouchement ne va pas se passer aussi simplement que prévu, sitôt apparu le bébé sera retiré des bras de sa mère pour partir en soins intensifs. Plusieurs heures plus tard l’enfant sera amené dans la chambre de Julia, mais celle-ci ne ressentira aucun lien pour le petit être. Est-ce bien son bébé ? Mother’s baby est plus un thriller psychologique qu’un film Fantastique au sens habituel. Cela n’empêche pas le film de balader le spectateur (Julia -Marie Leuenberger, parfaite- est-elle parano, ou a-t-elle réellement découvert quelque chose) et d’aborder le thème de la maternité d’une étrange manière. Le film de Johanna Moder a été le grand gagnant de cette 33ème édition, puisque le Jury Longs-Métrages lui a décerné le Grand Prix du Festival.

Mais le Festival de Gérardmer ne se résume pas aux seuls films présentés en compétition. Une sélection Hors Compétition est projetée chaque année, et elle propose souvent des films qui valent le détour, et qui parfois retiennent autant l’attention, voire plus, que ceux de la sélection en compétition. Nous allons évoquer ici ceux qui nous ont particulièrement marqué.

Je ne sais pas ce que je fais là (I live here now)

I live here now était le premier film de Julie Pacino, film du célèbre comédien. Dans ce long-métrage à l’apparence originale, le spectateur faisait la connaissance de Rose, une aspirante comédienne bloquée dans les traumas de son enfance. Dans un étrange motel perdu au milieu de nulle part, Rose faitt le point sur sa vie, ses ambitions, son passé revenant la hanter tout au long du récit. L’originalité du film de Julie Pacino vient à la fois de son principe de narration (on ne sait jamais vraiment où l’on est, ni quand) et de ses décors et couleurs. Les décors, très kitschs, et les couleurs, dans les tons rosés, acidulés sont une invitation à un état de rêverie. Les spectateurs réceptifs sont immédiatement happés dans cette rêverie. Celle-ci est renforcée par une bande-son inventive qui donne du corps à des images irréelles. Dans un registre très changeant, la comédienne Lucy Fry (Vampire Academy, la série Wolf Creek, tirée des films de Greg McLean) excelle. Elle est très convaincante dans tous les registres que traverse son personnage.

La mise en scène de Julie Pacino n’est pas sans rappeler celle d’un autre mythe du Septième Art, David Lynch. Le spectateur ne peut s’empêcher, devant certaines scènes, certains tableaux, de penser à la série Twin Peaks du début des années 90, et ressuscitée en 2017 pour une ultime saison. Mais si la réalisatrice propose des idées visuellement intéressantes, elle n’a pas encore la maîtrise et le génie de Lynch…

Pedro va déguster (Vieja loca)

Vieja loca de Martin Mauregui était une autre pépite espagnole projetée Hors Compétition. On y partageait le délire d’une grand-mère, Alicia, qui a perdu la tête et va faire passer une nuit cauchemardesque (et le mot prend ici tout son sens !) à Pedro, l’ex petit ami de sa fille Laura. Celui-ci est venu s’assurer qu’elle va bien à la demande de Laura, car elle vit seule dans sa vieille et grande demeure, et suit un traitement pour ses pertes de mémoire. Quasi huis clos, Vieja loca donne à l’immense Carmen Maura l’occasion de nous rappeler à quel point elle est toujours capable d’endosser, à 80 ans, des personnages complètement différents. Ici elle oscille entre des personnalités qui n’ont rien à voir, la schizophrène qui vit à une autre époque, et la gentille grand-mère qui, par moment, reprend ses esprits. Dans des décors dignes des vieux films d’épouvante de la Hammer, Alicia et Pedro s’affrontent, mais le combat est déséquilibré. Vieja loca est plus une comédie sanglante et noire qu’un film fantastique, il n’empêche, les réactions du public ont été révélatrices. Les nombreux applaudissements ont marqué les moments forts du récit, et ont repris de plus belle à l’issue de la projection.

Les vampires dépriment (Silence)

Silence d’Eduardo Casanova était une autre trouvaille ibérique. Une trouvaille étonnante, puissante malgré sa courte durée (56 minutes !). Dans ce laps de temps le réalisateur madrilène nous invitait à un voyage à travers le temps, aux côtés de vampires attendrissants, confrontés à la mortalité de leurs proches, lorsqu’ils sont humains, plus qu’à la leur. Le film propose des tableaux graphiques très originaux, et les dialogues sont souvent hilarants. En traversant les âges, les vampires s’interrogent sur leur espèce, leur devenir et leur possible rapprochement avec les autres humains. La solitude et les années sida accompagnent l’histoire jusqu’à un final porteur d’histoire et de paix. Avec Silence, Eduardo Casanova met en scène une autre histoire décalée, qui n’appartient qu’à lui. Bien connu à Gérardmer, il avait en effet raflé trois Prix lors de l’édition 2023 avec La Pieta, le Grand Prix, le Prix du Public, et le Prix du Jury Jeunes. Il continue ici son exploration de territoires étranges.

Y a pas comme un problème, là ? (Alter ego)

Alter ego de Nicolas Charvet et Bruno Lavaine a été une bonne petite surprise, un bol d’oxygène salvateur dans l’ambiance parfois étouffante (au sens propre comme au figuré, la confortable salle du Casino faisait notamment plus penser à un sauna qu’à une salle de cinéma !) des salles bondées de la Perle des Vosges. Sur un postulat délirant (un père de famille modèle voit une famille voisine s’installer dans la maison mitoyenne, le voisin est son sosie parfait, les cheveux en plus), les deux réalisateurs concoctent un film à la fois étrange (d’où sa présence à Gérardmer) et diablement cocasse. Les situations parfois exagérées fonctionnent bien, les dialogues sont bien écrits, ils font mouche à chaque fois. Avec ses faux-airs de vaudeville, Alter ego prouve une fois encore que la comédie française a de beaux talents dans ses rangs. Laurent Lafitte et Blanche Gardin sont excellents, et la comédienne ukrainienne Olga Kurylenko (mise à l’honneur cette année, au travers d’une rétrospective) s’acquitte de son rôle de femme parfaite avec une facilité convaincante. En salle le 4 mars.

Toc-toc, qui est là ? (Retour à Silent Hill)

Gros événement attendu avec impatience au Festival, Retour à Silent Hill était le nouveau film de Christophe Gans, présenté en avant-première à l’issue de la cérémonie de clôture. Scruté à la loupe par les hordes de fidèles du jeu Konami, le film avait récolté les mêmes remarques que la première adaptation du jeu, Silent Hill, réalisée par le même Christophe Gans 20 années plus tôt. Tantôt jugé pas assez fidèle à l’univers du jeu, ou décevant pour son utilisation des effets spéciaux, le nouveau film de Gans allait susciter une ribambelle de commentaires inutilement hargneux. Au final, Retour à Silent Hill nous a séduit à plus d’un titre, à commencer par son côté visuel, très immersif, ses décors, sa musique et aussi pour sa forte dimension poétique. Loin du ratage annoncé par les armées de trolls sur la toile, bien avant sa sortie cinéma, le nouveau film de Christophe Gans nous a convaincu par sa sincérité. En salle le 4 février.

Sur le chemin du retour en quittant les rues encore bondées de la Ville, nous avons ressenti un sentiment ô combien familier. L’impression d’avoir partagé avec les amateurs du genre des moments particuliers, au cours d’une forme de communion qui n’est pas sans rappeler la secte féminine de Welcome Home Baby… C’est aussi çà, l’esprit Gérardmer…

On se dit à l’année prochaine, du mardi 26 janvier au dimanche 31 janvier 2027.

Jérôme Magne

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Retour à Silent Hill

Un film de Christophe Gans

 

Présenté à l’issue de la cérémonie de clôture du 33ème Festival International du Film Fantastique de Gérardmer (du 27 janvier au 1er février 2026), le nouveau film de Christophe Gans était très attendu par les fans du genre, qui s’étaient regroupés comme chaque année dans la Perle des Vosges pour la célèbre manifestation.

Habitué du festival, Christophe Gans avait fait le déplacement pour venir présenter son film en avant-première dans la grande salle de l’Espace Lac. A l’issue de la cérémonie de clôture, il a tenu à évoquer brièvement la mythologie « Silent Hill », avant de laisser la place à son film.

A l’issue de la projection, les avis étaient partagés. Les fans du jeu vidéo créé par la société Konami n’étaient apparemment pas spécialement emballés par l’adaptation, tandis que les cinéphiles étrangers au célèbre jeu vidéo exprimaient des avis moins tranchés. Faisant partie de cette seconde catégorie je ne m’exprimerai pas ici sur la supposée absence de fidélité du film au jeu Silent Hill 2, d’autant plus que l’histoire racontée par le metteur en scène existe par elle-même, et que par ailleurs on pourrait s’interroger sur l’intérêt de réaliser un film fidèle en tout point à son matériau d’origine. Christophe Gans a coécrit le scénario du film, l’univers Silent Hill lui est familier (il avoue être gros consommateur de jeux vidéo), il a d’ailleurs signé la première adaptation du jeu au cinéma il y a près de 20 ans. Il a tenu ici à donner sa vision de cet univers cauchemardesque. Et le résultat est plutôt intéressant…

Les premières images nous montrent un jeune homme, James, conduisant sa Mustang tambour battant en montagne, enchaînant les routes à lacets avec la fougue et l’inconscience propre à la jeunesse. Au détour d’un virage, cette insouciance le mènera à croiser le chemin d’une jeune femme arrêtée au bord de la route. Prénommée Mary, celle-ci s’apprêtait à quitter la ville, Silent Hill, non loin de là. James va la convaincre de l’accompagner en ville, et à partir de là leur destinée sera liée. Ils s’installeront ensemble et la famille de Mary accueillera avec bienveillance le nouveau venu.

Cette introduction, courte et efficace, nous présente les protagonistes majeurs de l’histoire. Elle est nécessaire à ce qui va suivre, une balade empreinte d’un romantisme fou. Le film peut commencer, on retrouve James quelques années plus tard. Mary morte, James a déménagé. Il noie désormais son chagrin dans l’alcool, et n’a pas encore fait le deuil de sa bien-aimée. Il reçoit un jour une lettre de Mary lui demandant de le rejoindre à Silent Hill. Ce qu’il fera immédiatement.

Arrivé sur place, il découvrira une cité fantôme, étouffée par la grisaille. Un incendie gigantesque à ravagé la ville, dont les restes sont recouverts d’une épaisse couche de cendres. Les décors mis en scène par Christophe Gans reflètent une totale désolation, et permettent l’immersion totale du public dans l’histoire. Silent Hill n’est plus que l’ombre d’elle-même. A la recherche de Mary, James va croiser une myriade de créatures toutes plus hallucinantes les unes que les autres, plus dangereuses les unes que les autres. Au centre des ces décors de fin du monde, changeants, tantôt noyés de gris ou teintés d’un orange rappelant les braises du gigantesque incendie, James parcourt les rues de Silent Hill en ne sachant s’il est en plein cauchemar ou est bien éveillé. Le spectateur est lui aussi traversé des mêmes sentiments, d’où l’intérêt du film.

Retour à Silent Hill est un film exprimant une grande poésie, son histoire abordant les thèmes du refus du deuil et de la quête de l’amour par-delà la mort. Ces thèmes, typiques du genre Fantastique, alimentent tout le film. Pas du tout aussi mauvais qu’annoncé par certains trolls d’internet, le film de Christophe Gans suit son idée jusqu’au bout. L’histoire est certes alambiquée (quel bon film Fantastique ne l’est pas ?), mais elle suit sa propre logique, jusqu’à un épilogue qui pourra surprendre.

La dimension poétique du film, la technique employée, les décors et les effets spéciaux montrent que Christophe Gans n’a pas perdu la main, 20 ans après sa première adaptation du célèbre jeu vidéo. On serait même tenté de dire qu’aujourd’hui avec un budget estimé à moins de 50 % du budget du premier Silent Hill de 2006 (23 millions de dollars contre 50 pour Retour à Silent Hill !), le film s’en sort avec les honneurs, d’un pur point de vue cinématographique. Mais on pourra déplorer que si la durée plus courte du film (1H45 au lieu de 2H05, probablement imposée par les financiers) lui permet de concentrer la narration, elle l’oblige d’un autre côté à sacrifier quelque peu les personnages secondaires. A voir si un director’s cut apparaît dans quelques années…ce que Gans a déjà évoque ici ou là….

Jérôme MAGNE

 

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Running Man

Un film d’Edgar Wright

En 1982 Stephen King publiait le roman dystopique Running Man sous le pseudonyme de Richard Bachman. Cinq années plus tard Paul Michael Glaser (oui, le célèbre comédien ayant incarné le Starsky de la série policière Starsky et Hutch) en faisait une adaptation survitaminée et aujourd’hui sacrément rétro pour le grand écran.

Avec une star des films d’action de l’époque comme interprète principal, Arnold Schwarzenegger, le film allait s’éloigner de l’histoire originale. Celle-ci était en effet bien différente de celle du blockbuster d’action, ce dernier se terminant sur une note positive, loin de la vision de fin du monde décrite par le romancier. Le roman de King était beaucoup plus noir, sa violence omniprésente et son atmosphère ne laissait aucune place à l’espoir. Le sujet avait d’ailleurs déjà été porté à l’écran en 1983 en France avec Le Prix du Danger, film d’Yves Boisset dans lequel Gérard Lanvin interprétait un jeune chômeur cherchant à s’extraire de sa condition en participant à un jeu télévisé. Le film était lui inspiré de la nouvelle du même nom de Robert Sheckley, grand nom de la littérature d’anticipation américaine. Deux auteurs avec la même intention, celle de dépeindre la déshumanisation de la société, de faire la critique du voyeurisme et du sensationnalisme des médias modernes, afin de maintenir les masses laborieuses à leur place en les abrutissant.

Le Running Man imaginé par le réalisateur anglais Edgar Wright s’inspire plus de la vision de Stephen King. Le film est plus noir, plus cynique, tout en restant une superproduction d’action. La société qui y est décrite nous montre un monde scindé en deux parties, d’un côté les « nantis », de l’autre le « bas peuple », qui se bat pour survivre dans une société en pleine crise. Dans celle-ci les barres d’habitation surpeuplées le disputent aux taudis en tout genre, chacun se débrouille comme il peut pour gagner péniblement sa croûte.

Ben Richards est un contre-maître au chômage. Licencié pour avoir porté la parole de membres de son équipe face à une catastrophe sanitaire (en dénonçant son employeur devant les syndicats des potentiels risques d’irradiations pouvant les frapper), il doit se résoudre à tenter d’être sélectionné pour participer des jeux de télé-réalités tous plus débiles et cruels les uns que les autres. Avec l’espoir de gagner suffisamment d’argent pour payer les soins de sa petite fille gravement malade… Là Edgar Wright en profite pour faire un petit clin d’œil à l’évolution récente de la TV, même si dans son film la caricature est poussée à l’extrême.

En réussissant haut la main les épreuves de sélection Ben va attirer le regard de Dan Killian, le producteur vedette de l’émission Running Man du consortium Network. Celui-ci le convaincra de tenter sa chance au Running Man et de peut-être remporté le Prix d’un milliard de dollars, plutôt que de jouer à des jeux beaucoup moins dotés. Car les masses laborieuses sont maintenues à leur place à coup de jeux télévisés outranciers faisant appel aux instincts les plus bas de l’humanité. Au sommet de ces jeux, le Running Man est la Rolls du divertissement. Le principe est simple, un candidat doit échapper pendant trente jours à un groupe de 6 chasseurs chargés de le tuer. Le candidat reçoit 1000 dollars et il dispose d’une avance de 12 heures avant le début de la chasse. Les citoyens peuvent participer à la traque, diffusée partout sur écrans géants et TV à l’aide de drones suivant l’équipe de chasseurs.

Dans la peau de Ben Richards, le comédien Glen Powell (la série Scream Queens, Top Gun : Maverick) s’en donne à cœur joie dans un rôle très physique et sans retenue. Son personnage est un homme poussé par le désespoir, dont les actions sont imprévisibles. Au fil de l’émission, le producteur Dan Killian (excellent Josh Brolin, sourire carnassier et art de la manipulation à son maximum) se félicite de l’avoir sélectionné tant il fait preuve de qualités très cinégéniques. Ben Richards va franchir avec brio les étapes jour après jour, se rapprochant d’une potentielle victoire jamais atteinte auparavant.

Edgar Wright a fait de son film un divertissement qui remplit totalement sa mission. Il n’en a pas oublié pour autant de parsemer son histoire de petites touches montrant ce qu’il pense des médias actuels, de l’abrutissement des masses et du pouvoirs des puissants qui contrôlent les médias. Il évoque aussi les dangers de l’Intelligence Artificielle, qui peut aujourd’hui créer une fausse réalité de la plus convaincante des manières. Son film se termine par une conclusion qui n’est ni celle du roman original ni celle du film de 1987. Assez originale, elle ouvre l’histoire à un possible retournement de situation…

Jérôme Magne

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Predator : Badlands

Un film de Dan Trachtenberg

Il y a une petite dizaine d’années, Dan Trachtenberg se faisait connaître en réalisant le très réussi 10 Cloverfield Lane, second opus de la saga Cloverfield. Avec ce thriller de science-fiction post-apocalyptique, le réalisateur se faisait vite connaître en tant que cinéaste à même de s’intégrer à un univers pré existant.

Tout en suspense, ce premier film avait été acclamé par le public à sa sortie. Quelques années plus tard Dan Trachtenberg décidait de s’associer à une autre saga, autrement plus célèbre. Celle initiée en 1987 avec le génial Predator de John McTiernan. En 2022 Dan Trachtenberg mettait en scène Prey, qui racontait la première venue d’un Predator sur Terre au début du XVIII ème siècle. L’histoire prenait le temps de développer ses personnages, au cœur des scènes d’action de rigueur. Le film devait à l’origine avoir une suite, mais finalement les producteurs ont préféré imaginé un tout autre film, celui-ci, auquel Dan Trachtenberg a été associé dès le début.

Predator : Badlands s’ouvre sur une planète lointaine. Un jeune Predator, Dek, se bat contre son frère aîné, car il doit encore faire ses preuves pour intégrer son clan. Leur père le juge trop faible. Finalement envoyé sur la planète Genna, Dek va devoir faire face à des créatures toutes plus extravagantes, mortelles et immenses les unes que les autres. Pour prouver sa valeur, Dek a choisi d’affronter le monstre le plus effrayant de l’univers, le Kalisk, réputé impossible à abattre. Il doit ramener sa dépouille chez lui pour pouvoir faire partie du clan familial.

Predator : Badlands montre une évolution du mythe de la créature. Toujours aussi implacable, le Predator est évidemment placé dans des situations extrêmes. Mais il est ici accompagné de compagnons de route improbables, Thia, une humanoïde bloquée sur place et Bud, une petite créature aussi attendrissante que dangereuse. Cette association, pour incongrue qu’elle soit au départ, nature du Predator oblige, fonctionne plutôt bien et donne au film une dimension nouvelle. Le fait que Thia soit un être synthétique à intelligence artificielle permet au réalisateur d’imaginer des échanges décalés avec le Predator, les raisonnements innés de ce dernier, basés sur la survie en milieu hostile se heurtant parfois à la froide logique de l’humanoïde. Jusqu’ici les spectateurs n’avaient pas été habitués à assister à de telles scènes, encore moins à imaginer une alliance aussi imprévisible.

L’humour distillé ici ou là ne dénature pas le contexte général du film. Il s’agit bien d’un film de science-fiction basé sur l’action et les effets spéciaux, mais Predator : Badlands inaugure ici une nouvelle approche. Dans le rôle de Thia, Elle Fanning (27 ans et déjà 40 longs-métrages, parmi lesquels Déjà vu de Tony Scott, Somewhere, Les Proies, de Sofia Coppola, Super 8 de J.J. Abrams, The Neon Demon de Nicolas Winding Refn, Un jour de pluie à New York de Woody Allen) compose un être complexe, un androïde doté d’une conscience, ce qui permet au long-métrage d’emprunter un terrain plus vaste.

L’amateur de genre pourra s’amuser de voir qu’une autre franchise apparaît dans le film, sous la forme de la toute puissante Weyland-Yutani Corporation. Associée à l’univers des films Alien, la Weyland-Yutani Corporation était la multinationale idéale à même de faire le lien avec la saga Alien, dans la mesure où elle a toujours été dépeinte comme une entreprise uniquement motivée par le profit et ne reculant devant aucun sacrifice pour y parvenir. La Compagnie s’invite ici dans l’histoire car elle a découvert que la planète Genna regorge de créatures pouvant servir à la recherche, voire être utilisées à des fins militaires.

Huitième film de la franchise (si l’on inclut les films hybrides Alien vs Predator et sa suite Alien vs Predator : Requiem), Predator : Badlands propose une relecture intéressante d’une des plus célèbres créatures du bestiaire du Fantastique. Bien qu’affublé de compagnons de route inhabituels, Le Predator ne voit pas sa nature dénaturée ni profondément changée. Le personnage conserve ses caractéristiques principales. Il est belliqueux et brutal. La dernière scène nous laisse imaginer qu’une suite est possible…

Jérôme Magne

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Marche ou crève

Un film de Francis Lawrence

Les fans du King (non, pas Elvis, l’autre, le Maître de l’Horreur, Stephen King) l’attendaient depuis longtemps, très longtemps. Le roman, dont le titre original est The Long Walk, avait été publié en 1979, mais le célèbre écrivain l’avait écrit bien avant, entre 1966 et 1967, alors que l’Amérique était enlisée en pleine guerre du Vietnam.

À l’origine l’histoire était la suivante : 100 jeunes volontaires de moins de 18 ans s’engageaient dans la Longue Marche, cette épreuve sans fin définie à l’avance et qui ne s’arrête que lorsqu’il ne reste plus qu’un seul candidat debout. Le principe était très simple : 100 marcheurs traversent le pays à pied sans jamais s’arrêter, à une cadence imposée de 6,4 km/heure. Marcher en deçà de cette vitesse plus de trente secondes est sanctionné par un avertissement, au bout de trois les militaires qui escortent le groupe tout le long de l’épreuve exécutent le malheureux. Chaque avertissement disparaît au bout d’une heure. Le but est de tenir le plus longtemps possible et d’être le dernier à marcher. À la clef, le Prix, qui récompense le gagnant en lui offrant tout ce qu’il désire pour le reste de ses jours.

Les puristes diront que Francis Lawrence ne respecte pas tout à la lettre. Certes, ici les candidats sont réduits à 50, comme les 50 États composant l’Amérique, la vitesse est de 3 miles/heure, soit 4,8 km/heure, et le Prix est composé d’une grosse somme d’argent ET d’un vœu. Mais là n’est pas le plus important. Le contexte de l’œuvre originale a bien été respecté, tant social, économique que politique, et les rapports humains qui régissent le groupe sont au cœur de ce terrifiant récit.

La participation à la Longue Marche est bien volontaire, elle se fait par tirage au sort. Mais la propagande de l’État totalitaire qu’est devenue l’Amérique est telle que chaque jeune homme est plus qu’incité à participer. L’Amérique est en plein déclin, la crise économique a frappé tout le pays, la misère est partout. Pour redonner de l’espoir à la population, la pousser à se dépasser, la Longue Marche a été créée. À sa tête, le Commandant, qui harangue les concurrents en leur faisant miroiter le rôle qu’ils ont à jouer dans la renaissance de l’Amérique.

Dans le rôle du Commandant, les cinéphiles auront la surprise de voir un ancien Jedi prendre la tête du convoi en la personne de Mark Hamill. Dès les premières scènes le Commandant se lance dans un discours hallucinant, digne des plus célèbres propagandes d’États totalitaires. Il y est question de la grandeur passée de l’Amérique, de l’augmentation de la productivité, en berne, et enfin de remettre l’Amérique à sa place de leader apparemment perdue depuis longtemps. La manière dont le Commandant s’adresse à ses marcheurs fait froid dans le dos. Appuyant ses propos, les kilomètres que les marcheurs avalent se font en traversant des territoires fantômes, paysages désolés à perte de vue, avec cadavres de bétail ou vieilles carcasses de voitures sur le bas-côté. L’Amérique a sombré…

Ray Garraty est le personnage principal et Peter McVries le second. Mais les deux font partie d’un tout, ce qui rend l’histoire passionnante. Marchant côte à côte, les gamins se découvrent, partagent leurs sentiments sur un ton léger, au début. Puis vient la première exécution, le film est alors vraiment lancé. Le réalisateur Francis Lawrence a cherché à donner la même profondeur, la même consistance à ses personnages que l’a fait Stephen King dans son livre. Bien sûr, avec une durée d’un peu plus d’une heure 45 il a dû faire des compromis, mais il a su retranscrire l’atmosphère du bouquin (de plus en plus étouffante à mesure que la liste des laissés-sur-la-route s’alourdit), et à donner à Garraty la force qui y était la sienne.

Dans le rôle de Garraty, le comédien Cooper Alexander Hoffman (vu récemment dans Old Guy de Simon West) délivre une partition sans fautes. Fils du regretté Philip Seymour Hoffman, il incarne un jeune homme d’une extrême générosité, mais animé d’une volonté farouche de gagner du fait de son passé. Face à lui, David Jonsson (Alien : Romulus) incarne son acolyte Peter McVries. Jeune homme exubérant et sûr de lui au départ, il va progressivement se confier à Garraty et raconter sa douloureuse histoire.

Plus connu pour avoir réalisé quatre opus de la série Hunter Games (et aussi l’intéressant Constantine avec Keanu Reeves), Francis Lawrence donne ici sa vision du cauchemar imaginé il y a longtemps par Stephen King. Il y est parvenu, et les fans du roman devraient lui pardonner les quelques trahisons nécessaires. La fin pourra surprendre, mais elle conserve l’esprit de l’histoire racontée par Stephen King.

Jérôme Magne

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Regarde

Un film d’Emmanuel Poulain-Arnaud

Pour son troisième long-métrage (après Les Cobayes en 2020, puis Le Test en 2021), Emmanuel Poulain-Arnaud a convoqué une belle brochette de comédiens. Audrey Fleurot, Dany Boon, Nicolas Marié ou encore Camille Solal, sans oublier Ewan Bourdelles, le véritable héros du film.

Regarde est une relecture du film mexicain Ya veremos, réalisé par Pedro Pablo Ibarra en 2018, dans laquelle un couple divorcé devait se retrouver afin d’organiser l’opération de leur fils, faute de quoi il perdrait la vue. Regarde débute comme une comédie française légère-type : le couple divorcé, Christ et Antoine (Audrey Fleurot et Dany Boon) n’entretient pas les meilleurs rapports du monde, la moindre étincelle fait mouche, chaque remarque est prétexte à engueulade. Au milieu se trouve Milo, leur fils de 16 ans, qui, aimé profondément par ses parents, a pris l’habitude de ces chamailleries et ne s’en formalise pas.

Seulement voilà, alors que Milo s‘apprêtait à partir faire du surf avec ses potes au bord de la mer, il se rend compte que sa vue s’est dégradée à un point qu’il ne peut plus ignorer. Face à ce drame, la famille va devoir s’unir afin de tenter de trouver une solution. Emmanuel Poulain-Arnaud a souhaité filmer son long-métrage comme un voyage initiatique au cœur des Landes, à Hossegor. Christ et Antoine décident d’accompagner leur fils chez son grand-père, Papichou (excellent Nicolas Marié, spécialiste des seconds rôles savoureux, touche à tout de génie au théâtre, au cinéma et à la télévision), qui habite dans la célèbre station balnéaire. Les parents souhaitent offrir à Milo ses derniers souvenirs de surfeur en tant que voyant, ils sont prêts à mettre leur rancœur mutuelle de côté.

Le drame familial est ici abordé sans misérabilisme, sans pathos excessif. Le futur handicap de Milo n’est pas traité à la légère -être condamné à la cécité en pleine adolescence est tout sauf anodin- le réalisateur exprime parfaitement en quelques scènes l’étendue du drame annoncé.

Dans le rôle de Christ, Audrey Fleurot est une mère de famille à l’opposé du personnage qu’elle incarne actuellement dans la série HPI, l’exubérante Morgane Alvaro. Ici pas de tenues extravagantes, pas de dialogues mitraillettes au cœur de la PJ de Lille. Juste une maman confrontée à l’injustice, le malheur et qui choisit de consacrer les jours qui viennent à son enfant bientôt handicapé. Face à elle, Dany Boon incarne Antoine, ce père un tantinet rigide, loin du côté bordélique de son ex-épouse, mais aussi attaché qu’elle à son fils. Un homme à l’emploi du temps bien chargé, mais qui va revoir ses priorités à l’annonce de la tragédie frappant son enfant.

La tragédie va rapprocher les ex-conjoints, notamment lors de le scène de danse, sur fond du mythique tube des Talking Heads, « Pyscho Killer » (c’est d’ailleurs toujours un immense plaisir de l’entendre ici ou là, au détour d’une série, cf. Mindhunter, The Boys, Only Murders in The Building ou encore Stranger Things) Dans le rôle d’Isabelle, la nouvelle épouse d’Antoine, la comédienne multi-talent Camille Solal brille par son côté humain, son hyper sensibilité et sa générosité excessive. Face au drame vécu par Antoine, Milo et Christ, Isabelle veut être présente, faire partie de la famille et partager sa générosité avec la famille précédente de son époux. Sa bonté exagérée ressort dans toutes les scènes qu’elle partage avec eux, elle en paraît presque démesurée et artificielle ; et pourtant, Isabelle ne veut que le bien autour d’elle.

Milo est incarné par Ewan Bourdelles, jeune comédien qui a déjà tourné au cinéma. On l’a vu à 14 ans dans la comédie Juniors avec Vanessa Paradis. A tout juste 17 ans, il donne vie à son personnage de manière plus que convaincante dans Regarde. Sa spontanéité fait des merveilles, il exprime l’énergie débordante de l’adolescence, et son rapport avec son grand-père est touchant, tout en complicité et secrets partagés.

Regarde est une comédie dramatique familiale réussie. En le réalisant et en s’appuyant sur une distribution aux petits oignons, Emmanuel Poulain-Arnaud a voulu raconter une histoire émouvante, où la tendresse, le poignant et l’espoir se mêlent avec naturel. Il a largement rempli son objectif.

Jérôme MAGNE

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Superman

Un film de James Gunn

Pour son septième long-métrage, James Gunn s’est tourné vers un genre qu’il connaît bien, le blockbuster de super-héros. Ce n’est donc pas une surprise de le voir se consacrer à l’un des premiers mythes américains, le super-héros Superman apparu aux États-Unis en 1938.

La trilogie Les Gardiens de la Galaxie et sa version de Suicide Squad l’ont prouvé, James Gunn possède la fibre et la sensibilité lui permettant d’aborder le genre super-héroïque avec la sincérité nécessaire. De quoi rendre ses personnages si ce n’est crédibles, tout au moins attachants. Chez lui les super-héros sont faillibles, tant psychologiquement que physiquement (la raclée subie par Superman au début de l’histoire en est un bon exemple, même si on a déjà vu le célèbre Kryptonien malmené en d’autres occasions), et c’est précisément cela qui rend ses personnages différents des autres.

Le réalisateur reprend bien sûr la base du mythe, ses origines, ses parents adoptifs, son alter égo humain et son travail au sein du Daily Planet. Le génie du mal est bien là en la personne de Lex Luthor (interprété par un Nicholas Hoult plutôt inspiré, et d’ailleurs familier avec le genre, puisqu’il a incarné à cinq reprises le super-héros mutant le Fauve entre 2011 et 2019 dans la franchise X-MEN). De même, la sémillante Lois Lane fait plutôt bonne figure aux côtés de l’Homme d’Acier, et est accompagnée de l’inestimable Jimmy Olsen, présent depuis la création du personnage.

L’histoire met Superman face à sa Némésis, au cœur d’affrontements toujours plus dévastateurs. Le dessein de Lex Luthor est de décrédibiliser le héros auprès de l’Humanité afin d’avoir ensuite les coudées franches pour assouvir ses volontés expansionnistes. Il est prêt à toutes les bassesses, tous les stratagèmes pour parvenir à ses fins, même si cela implique la mort de milliers d’innocents. Le personnage de Luthor est ici poussé à son paroxysme, sa mégalomanie confinant parfois à l’hystérie, mais sans jamais tomber dans la caricature. Nicholas Hoult fait ici (encore) la preuve de son talent, et confirme ce que l’on savait déjà depuis quelques films : sa palette de comédien est vaste, comme on a encore pu le constater en fin d’année dernière, dans le Juré N°2 de Clint Eastwood et le Nosferatu de Robert Eggers.

Aux côtés de Superman nous retrouvons un trio de super-héros, Green Lantern, Hawkgirl et Mister Terrific, qui forment le Justice Gang. Leader du groupe, Green Lantern est incarné par un Nathan Fillion visiblement inspiré par la forfanterie de son personnage. Le comédien, connu pour son rôle dans les séries Castle et The Rookie, s’en donne à cœur joie avec ce personnage de super-héros à la fois terriblement puissant et si humain. L’occasion pour lui d’exploiter sa fibre comique.

En réalisant Superman, James Gunn a bien évidemment rendu hommage au mythe, mais il a aussi souhaité faire un film sur la tolérance, en passant un message universel de  bienveillance face à l’étranger, cet autre qui nous fait peur et qui n’est pourtant pas si différent de nous. Au travers de cet épisode de la vie de Superman il évoque une chasse aux sorcières vieille comme le monde. L’étranger, ou l’extra-terrestre comme l’appellent les humains fait peur, même si son dévouement à la paix et à la race humaine ne date pas d’hier. Il suffira de quelques manigances astucieuses pour en faire un ennemi, un bouc émissaire providentiel.

Pour interpréter cet étranger aux pouvoirs immenses le réalisateur a choisi le comédien David Corenswet. Celui-ci exprime à la perfection un intéressant mélange de candeur, naïveté et puissance. Il forme avec Rachel Brosnahan (House of Cards) un duo attachant, partageant une relation basée sur la confiance. A l’opposé du comportement de Lex Luthor, qui n’a de cesse de tromper le gouvernement, l’opinion publique, dans la seule fin de parvenir à étendre son influence sur l’Humanité.

James Gunn a mis en image une version globalement réussie du célèbre super-héros. Les avis sont assez tranchés, les spectateurs étant soit conquis soit pas du tout séduits.

Le film se termine sur l’irruption de la turbulente cousine de Superman, Supergirl. L’héroïne s’affichera sur nos écrans l’été prochain, on espère qu’elle bénéficiera de la même approche. Viennent ensuite les deux scènes post-générique, qui, bien que sympathiques, n’apportent pas de réelle surprise.

Premier film du DC UNIVERSE, Superman jette les bases d’une narration à venir, riches en personnages tous plus flamboyants les uns que les autres. On a hâte….

Jérôme MAGNE

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Else

Un film de Thibault Emin

Il y a huit jours nous évoquions une autre pépite (Les Maudites de Pedro Martin-Calero) vue dans le cadre de la compétition de la 32ème édition du Festival International du Film Fantastique de Gérardmer. A l’occasion de sa sortie nationale nous voilà de retour avec une autre trouvaille de ce bon vieux festival, toujours aussi généreux.

Et ici, il s’agit de Fantastique à la française, à savoir un mélange expérimental poétique qui embarque le spectateur dans une fin du monde jamais vue auparavant. Une science-fiction organique. Else est un premier long-métrage protéiforme (rares sont les films auxquels l’adjectif est aussi adapté !), dont la vision de l’apocalypse ne pourrait être résumée en quelques lignes. Mais essayons quand même, en reprenant le synopsis du film : Anx vient de rencontrer Cass quand l’épidémie éclate : partout, les gens fusionnent avec les choses. Cloîtré dans son appartement, le couple doit faire face à cette menace monstrueuse. Le spectateur comprend très vite qu’il n’y aura aucune référence à laquelle se raccrocher, aucun point de vue connu dans le Septième Art…..

Sur la grande scène de l’Espace Lac les festivaliers avaient pu assister à une longue présentation du film par son metteur en scène, son comédien principal et le producteur. Thibault Emin était le plus volubile des trois, son enthousiasme était communicatif. Et pour cause, il était face à des amateurs du genre, et savait que s’il y avait bien un public à même d’apprécier son œuvre c’était celui devant lequel il se trouvait. Il nous expliquait la genèse de son film et nous prévenait, il fallait s’attendre à être surpris…

Le générique donne le ton, Else sera organique. On pense vite à David Cronenberg, mais pas que. Anx et Cass se sont rencontrés il y a peu, ils forment un couple aussi hétérogène que possible ; autant Cass est vive, bruyante, expressive, autant Anx est réservé, timide. Dans sa première partie l’appartement de Anx jouera un rôle de premier plan. Une sorte de troisième personnage, avec ses drôles d’objets et ses couleurs criardes. L’épidémie lancée, Cass va traverser les rues confinées de la ville afin de se réfugier chez Anx, espérant échapper à l’épidémie. Tout autour d’eux, les êtres humains se mettent à fusionner avec les objets environnants. De la fenêtre Anx et Cass assistent à la métamorphose d’un SDF, qui se fond peu à peu dans le trottoir sur lequel il avait élu domicile.

Cass va rapidement être touchée par la maladie, Anx fera tout pour essayer de la soigner.

Thibaut Emin réalise avec ce premier film une œuvre surprenante, enthousiasmante. La narration regorge de surprises, et le style visuel offre au spectateur de magnifiques trouvailles, notamment lorsque Anx cherche à s’échapper de l’immeuble. Des images étranges, qui s’appuient sur les éléments physiques de notre monde tout en les déformant, pour parvenir à une vision lyrique de l’environnement. Lorsque Anx s’échappe de son immeuble avec sa voisine japonaise, entrelacés tels un projectile luminescent, on se dit que peu de metteurs en scène auraient été capables d’imaginer de telles images. On pense bien évidemment à David Lynch, à David Cronenberg, mais aucun nom français ne vient spontanément à l’esprit.

Fable sur l’homme et la nature, Else nous invite à un voyage à la fois philosophique et sensoriel. L’épidémie qui y est décrite ne saurait être combattue par un quelconque vaccin. On y voit une Nature qui reprend ses droits et intègre l’Humanité.

Le film se termine sur les images d’un monde nouveau, générées par l’intelligence artificielle. Sur la scène de l’Espace Lac le réalisateur nous confiait alors que cela n’était pas sa première idée, mais que la production l’avait « convaincu » de conclure son récit ainsi, en utilisant les multiples possibilités offertes par l’informatique. Les amateurs d’images de synthèse les trouveront inventives, les autres n’y verront pas un grand intérêt.

Else ne se résume heureusement pas à cette conclusion, mais vaut avant tout pour son idée de départ, sa manière de la matérialiser à l’écran et sa réflexion sur notre monde. Son film traduit à la perfection sa volonté initiale, qui était de convier le spectateur à un mélange de plusieurs genres. Else est à la fois un film d’auteur et un film de genre qui devrait trouver son public lors de sa sortie en salle, après avoir fait la tournée des festivals (SITGES, TIFF, l’Étrange Festival, Gérardmer).

Jérôme Magne

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Les Maudites

Un film de Pedro Martin-Calero

Premier long-métrage de Pedro Martin-Calero, cette co-production (Espagne-Argentine-France) avait été doublement récompensée en janvier dernier lors de la 32ème édition du Festival International du Film Fantastique de Gérardmer. Il est donc très agréable de voir le film distribué aujourd’hui sur nos écrans.

Présenté sous son titre à l’international (The Wailing, El Llanto en V.O.), le film y avait fait un passage remarqué en empochant à la fois le Prix de la Critique et celui du Jury Jeunes de la Région Grand-Est. A Gérardmer, la 32ème édition de la manifestation avait projeté une variété de films bienvenue, proposant un large spectre de ce que le genre pouvait offrir. En ce début d’année 2025 les amateurs avaient pu y apprécier certaines œuvres, notamment Les Maudites.

Le synopsis du film tente de résumer l’intrigue le plus sobrement possible et y parvient plutôt bien : séparées par des continents et par des époques, trois jeunes femmes sont hantées par les mêmes sensations et entendent le même cri.

Il y a Andrea, étudiante madrilène vivant à notre époque (2022), qui va tenter de découvrir la vérité alors qu’elle est à la recherche de ses parents adoptifs. Viennent ensuite Marie, jeune Française vivant à La Plata en Argentine en 1988 et Camila, étudiante en cinéma qui ne cesse de la suivre alors qu’elle a fait d’elle le sujet principal de son court-métrage d’études. Toutes trois sont hantées par des sensations étranges, dérangeantes, des visions qu’elles seules perçoivent. Pour incarner ces trois personnages féminins forts le réalisateur a fait appel à trois comédiennes confirmées : Ester Exposito, célèbre pour son rôle dans la série Netflix Elite et ébouriffante d’énergie dans le rôle de Lucia dans le génial délire sur-vitaminé Venus (vu il y a deux ans à Gérardmer hors compétition) de Jaume Balaguero, Mathilde Ollivier, comédienne française remarquée dans le Overlord de Julius Avery et enfin Malena Villa, qui s’est fait connaître avec le double rôle des sœurs jumelles du drame policier argentin-espagnol El Angel en 2018.

Pedro Martin-Calero a créé avec Les Maudites une œuvre envoûtante, tentaculaire, dont les ramifications se dévoilent progressivement. La malédiction qui poursuit les trois jeunes femmes à travers les âges et les continents est invisible au reste du monde. Elles seules peuvent la voir, sous la forme menaçante d’un homme âgé les épiant à travers un écran, quel qu’il soit. Selon l’époque, il s’agit d’un écran de télévision, d’ordinateur, de téléphone portable, ou simplement d’une fenêtre. Lorsque le sinistre personnage apparaît il n’est jamais animé de bonnes intentions, semant la mort sur son passage…

L’histoire, aussi mouvante qu’elle soit, ne perd pas de temps à situer les enjeux. Le cinéaste nous présente le quotidien de chacune : en 1988 en Argentine, Marie passe par tous les excès et les paradis artificiels, elle fait la fête sans se soucier du lendemain. Cela donne lieu à des scènes de boites de nuit un peu longuettes, avec force lumière stroboscopique. A Madrid en 2022, Andrea est très vite confrontée au poids de la menace lorsqu’elle assiste, impuissante, au meurtre de son petit ami par écran interposé.

A partir de là le réalisateur nous invite à un captivant voyage dont on ne saisira la signification que dans le dernier tiers du film. Les liens entre les personnages sont développés petit à petit, ce n’est que dans la dernière partie que toutes les pièces du puzzle trouvent leur place.

En filmant le parcours chaotique de ces trois femmes, Pedro Martin-Calero a construit un thriller surnaturel abordant plusieurs thèmes. Le féminicide, la mort en général, les liens de la famille, autant de sujet que le réalisateur a souhaité évoquer à la lumière du fantastique. Cela donne lieu à des scènes envoûtantes qui ne quitteront pas le spectateur de sitôt. En s’associant avec Isabel Pena pour écrire le scénario, le metteur en scène a créé une œuvre multi formes, plaçant ses héroïnes face à la mort, confrontées à une forme de réalité alternative, à un monde que nous ne voyons pas et n’entendons pas, et qu’elles seules ressentent.

Lorsque la lumière revient dans la salle après la scène explicative finale nous restons sur une sensation fugace, celle d’avoir assisté à une démonstration orchestrée au millimètre. Et pourtant un léger doute subsiste, des petites zones d’ombre persistent.

Pedro Martin-Calero conclut son film comme il l’a commencé : en gardant une part de mystère… Le public ne s’y est pas trompé, il a fait un accueil chaleureux au film lors de ses projections à Gérardmer.

Jérôme Magne

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Catégorisé comme Cinéma